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Télé à la carte: le «oui, mais…» des francophones

La télé à la carte pourrait nuire aux chaînes francophones spécialisées. ThinkstockPhotos

OTTAWA – Si la Fédération des communautés francophones et acadienne (FCFA) du Canada approuve plusieurs des nouvelles règles mises en place par le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC), elle craint l’impact de certaines d’entre elles sur les chaînes spécialisées francophones.

BENJAMIN VACHET
bvachet@tfo.org | @BVachet

Le CRTC a annoncé, mardi 1er mars, que le fruit de ses consultations sur le système de télévision canadienne, Parlons télé, se matérialise pour les Canadiens. Depuis le 1er mars, il est possible de s’abonner à un forfait de télévision de base à un coût maximal de 25$ par mois et d’ajouter à ce forfait des chaînes individuelles ou de petits forfaits pouvant compter jusqu’à 10 chaînes.

Le CRTC explique ainsi vouloir répondre aux demandes des Canadiens qui lors des consultations ont indiqué vouloir «plus de choix, de souplesse et d’abordabilité (sic) dans les services de télévision».

Pour le professeur au Département de communication de l’Université d’Ottawa, Pierre  C. Bélanger, ce changement était inévitable.

«Il s’agit d’une nouvelle option qui va être intéressante pour les petits consommateurs de télé et ceux qui ont des goûts très précis. Pendant longtemps, les télédistributeurs pratiquaient la stratégie du «panier plein», en incluant des chaînes que les consommateurs ne regardaient jamais et qu’ils étaient fatigués de payer. La nouvelle réalité, avec des joueurs de type Netflix, a obligé à revoir ce modèle. Cela représente des défis de gestion pour les télédistributeurs, mais ça peut aussi leur permettre de lutter contre la fuite des spectateurs, notamment des jeunes générations.»

 

De bons points

Pour les francophones en milieu minoritaire, les avis sont partagés. En mars 2015, la FCFA avait accueilli favorablement la création d’un service de base à prépondérance canadienne comprenant des stations locales, des chaînes à distribution obligatoire comme RDI, TVA et Unis, ainsi que des chaînes éducatives provinciales, comme TFO.

«Le CRTC a annoncé qu’il permettrait aux télédistributeurs d’inclure au service de base la chaîne éducative d’une autre province s’il n’en existe pas dans leur province de desserte. Le Conseil reprend ainsi une des recommandations de la FCFA durant les audiences publiques. Cela signifie, par exemple, qu’Access Cable en Saskatchewan pourrait demander à distribuer TFO au service de base, puisqu’il n’existe pas de télévision éducative de langue française dans ma province », avait expliqué la présidente de la FCFA de l’époque, Marie-France Kenny.

L’obligation pour les télédistributeurs d’offrir une chaîne spécialisée de langue française pour 10 de langue anglaise est également vue comme une bonne nouvelle par la FCFA.

 

Mais des craintes

Malgré ces garanties jugées satisfaisantes, l’organisme porte-parole des francophones en contexte minoritaire conserve certaines préoccupations, notamment quant au coût des chaînes de télé proposées à la carte.

Dans ce cas, le CRTC parle de «tarif abordable» sans préciser quel sera ce tarif. La FCFA craint que cela ne décourage les francophones de souscrire aux chaînes télévisées francophones spécialisées qui ne font pas partie du forfait de base.

M. Bélanger ne cache pas que le nouveau système n’est pas forcément une bonne nouvelle pour les francophones en milieu minoritaire.

«Cette nouvelle option n’est pas une bonne nouvelle pour nos chaînes francophones spécialisées en milieu minoritaire. Si elles ne sont pas choisies, leurs recettes risquent de diminuer et elles n’auront alors plus les moyens d’acquérir du contenu propre à attirer de nouveaux spectateurs.»

La disparition progressive du Fonds pour l’amélioration de la programmation locale (FAPL), en 2014, avait déjà été un coup dur pour certaines chaînes de télévision. Le nouveau système pourrait sonner le glas de certaines d’entre elles, reconnait le professeur.

«Il va falloir qu’elles revoient leur modèle d’affaire et se tournent vers le numérique car c’est là qu’elles peuvent rayonner. C’est un nouvel univers à coloniser qui coûte moins cher et qui est accessible à tout le monde. Le numérique, c’est l’avenir pour ces chaînes-là!»

 

Se diversifier ou disparaître

La nouvelle réalité de la télévision canadienne risque aussi de toucher de plein fouet les maisons de production télévisuelle, d’autant que le CRTC a revu à la baisse ses exigences de contenu canadien pour, selon lui, permettre à l’industrie de se concentrer sur la qualité propre à gagner le marché international.

«Le revers de la médaille, c’est que de petites maisons de production télévisuelle n’ont pas nécessairement l’expertise pour produire un contenu pour le marché international et risquent donc de disparaître», indique M. Bélanger.

À Ottawa, la compagnie franco-ontarienne Balestra n’a pas attendu la décision du CRTC ni l’entrée en vigueur de la nouvelle formule.

«Ça fait depuis 5 ans que nous avons pris un nouveau virage pour s’adapter à la réalité de l’industrie. Les chaînes de télévision veulent toujours plus de qualité mais veulent aussi que ce soit moins cher. Les nouveaux forfaits vont encore diminuer les moyens de plusieurs d’entre elles et il est donc essentiel de se diversifier et de ne pas compter seulement sur un seul type de client», explique Mark Chatel, président et producteur de Balestra.

Son entreprise s’est donc tournée vers le monde de l’éducation, mais aussi vers le cinéma et le marché international. Des joueurs de type Netflix sont également devenus des incontournables.

«Pour des plus petites maisons de production, ce n’est pas toujours facile, mais nous misons sur la qualité en faisant moins de projets. On développe également les coproductions pour réussir à atteindre certains marchés. Dans cette industrie, il faut toujours s’adapter.»

S’il ne s’inquiète pas pour l’avenir de sa compagnie, M. Chatel ne doute pas que certaines vont disparaître.

«Nous sommes de plus en plus de producteurs avec de moins en moins d’opportunités, cela risque d’avoir un impact. Pas à court terme peut-être, mais à long terme, sûrement.»

 

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Benjamin Vachet
Benjamin Vachet
bvachet@tfo.org @BVachet

Originaire de France, Benjamin Vachet vit au Canada depuis plus de dix ans. Titulaire d’un baccalauréat en Administration économique et sociale et d’une maîtrise de journalisme, il a commencé sa carrière en France, avant de la poursuivre au Canada. Il a travaillé pour les hebdomadaires Le Reflet, puis L’Express Ottawa et pour la radio francophone d’Ottawa, Unique FM. Il a rejoint le Groupe Média TFO en 2014. Passionné de politique ontarienne, fédérale et internationale, Benjamin cumule plus de treize années d’expérience en presse écrite, radio et télévision.