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Réfugiés syriens: des questions à poser

Des pistes de solution existent pour le ministre de l’Immigration, des Réfugiés et de la Citoyenneté, John McCallum. Benjamin Vachet

[CHRONIQUE]
Ces dernières semaines, on a beaucoup entendu parler de la question des réfugiés syriens dans les communautés francophones en situation minoritaire (CFSM). Beaucoup ont vu là une belle opportunité d’attirer des familles et des personnes talentueuses pour «revitaliser» leurs communautés. Cette problématique offre une excellente opportunité de poser certaines questions plus générales quant à l’engagement du ministère de l’Immigration, des Réfugiés et de la Citoyenneté Canada envers les CFSM et plus particulièrement, en matière de politique envers les réfugiés.

AURÉLIE LACASSAGNE
Chroniqueuse invitée

Avant tout, il faut sérieusement réfléchir aux chances de trouver des francophones parmi les réfugiés. Il y a toujours eu des Syriens apprenant le français, principalement parmi l’élite intellectuelle et culturelle du pays, et ce, pour des raisons historiques évidentes. La France a exercé un mandat sur la Syrie de 1920 à 1943 (une décision désastreuse prise par les vainqueurs de la Première guerre mondiale, la France et la Grande-Bretagne, qui explique en grande partie le foutoir actuel dans ce pays). Mais plus encore, pendant des décennies auparavant, au temps de l’Empire ottoman, la France y a exercé une influence culturelle importante au travers du développement d’un réseau d’écoles et de lycées sous la houlette de jésuites français, ce qui nous rappelle des souvenirs.

Cependant, depuis longtemps, cette élite intellectuelle et culturelle francophone et/ou francophile a été la cible du régime. Elle a donc, au fil des années, soit émigrée soit, été anéantie. Je ne crois pas qu’il reste beaucoup de francophones syriens et si oui, ils auront de préférence émigré en France. Il y a donc très peu de chance pour qu’ils arrivent au Canada.

Le Centre francophone de Toronto a été sur le pied de guerre dès le début de l’automne pour accueillir des réfugiés syriens francophones mais à date, aucun n’est arrivé. Il faut être réaliste là-dessus.

Cela étant dit, puisque le gouvernement ne cesse de nous dire qu’il choisit «ses» réfugiés, avec un examen des dossiers très poussé, il pourrait faire le tour des camps de réfugiés pour voir s’il y a des francophones et traiter leurs dossiers en priorité.

 

Attirance naturelle pour l’anglais

Maintenant, les réfugiés syriens qui arrivent au Canada vont naturellement apprendre l’anglais, c’est la priorité car c’est ce qui permet de trouver un emploi hors Québec (d’ailleurs même au Québec si on écoute les chambres de commerce, il paraît que l’anglais est un impératif!).

Cela est confirmé par les données préliminaires à Moncton où tous les réfugiés accueillis à date ont choisi l’anglais.

Par ailleurs, on ne peut pas s’attendre décemment à ce que ces réfugiés, qui doivent gérer des problèmes de syndrome post-traumatique et leur intégration à la société canadienne, apprennent en plus une autre langue étrangère. Certainement pas dans l’immédiat, en tout cas.

 

Des pistes de solutions

En revanche, là où il y a une carte à jouer, c’est dans les séminaires d’orientation pré-départ offerts aux réfugiés. Le gouvernement pourrait systématiquement expliquer aux réfugiés la situation bilingue du pays et les encourager, en arrivant, à inscrire leurs enfants dans des écoles de langue française.

C’est une idée assez facile à vendre car pour beaucoup de Syriens, le français est une langue importante, une langue d’élite, elle a une aura particulière.

On peut, on doit, leur expliquer que leurs enfants en allant à l’école de langue française, apprendront de toute façon aussi l’anglais, une maladie infantile que tout enfant en situation minoritaire attrape, et qu’ils seront bilingues (en fait trilingue, l’arabe en plus à la maison) et que, par conséquent, ils seront très bien placés pour réussir sur le marché du travail. On peut en convaincre certains.

En outre, demeure le problème de la formation linguistique des réfugiés, un problème qui dépasse les réfugiés, car il est très rare qu’il y ait des services gratuits pour apprendre le français hors-Québec de façon générale. Le Commissariat aux langues officielles devrait se pencher sérieusement sur cette question. Le gouvernement devrait être obligé à offrir des cours de français à tout immigrant ou réfugié qui le désire dans les CFSM, et ce gratuitement. Le service devrait être offert dès la première livraison de services d’établissement.

Enfin, parmi tous les réfugiés syriens que le Canada compte accueillir, une minorité d’entre eux est parrainée par le gouvernement qui, dans ce cas-ci, les envoie dans des villes désignées. Le nombre de ces villes désignées pour la réinstallation devrait être augmenté et il devrait s’agir de villes où les CFSM représentent un certain poids. Le gouvernement doit s’engager à aider financièrement tous les organismes communautaires qui seraient impliqués, les conseils scolaires et les services de santé mentale en particulier.

En tout état de cause, il faut être réaliste et  lucide: une communauté ne peut pas se lancer seule dans l’aventure des services aux réfugiés. Pour que les services soient de qualité, il faut qu’ils soient spécialisés. Les villes qui font cela depuis longtemps ont développé au fil des années une expertise, mais cela prend non seulement des moyens financiers mais aussi du personnel formé à cet effet.

C’est un projet à long terme. Sans cela, on n’aidera ni les réfugiés, ni nos communautés.

 

Aurélie Lacassagne est professeure agrégée en sciences politiques à l’Université Laurentienne.

Benjamin Vachet
Benjamin Vachet
bvachet@tfo.org @BVachet

Originaire de France, Benjamin Vachet vit au Canada depuis plus de dix ans. Titulaire d’un baccalauréat en Administration économique et sociale et d’une maîtrise de journalisme, il a commencé sa carrière en France, avant de la poursuivre au Canada. Il a travaillé pour les hebdomadaires Le Reflet, puis L’Express Ottawa et pour la radio francophone d’Ottawa, Unique FM. Il a rejoint le Groupe Média TFO en 2014. Passionné de politique ontarienne, fédérale et internationale, Benjamin cumule plus de treize années d’expérience en presse écrite, radio et télévision.