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Qui représente et parle au nom des Franco-Ontariens?

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[CHRONIQUE]

Voilà une question récurrente dans l’histoire de la communauté franco-ontarienne. Comme pour toute autre communauté minoritaire, cette question de représentation mais aussi et surtout la nécessité impérieuse de parler d’une voix forte et unie s’avère un enjeu essentiel.

AURÉLIE LACASSAGNE
Chroniqueuse invitée

Les plus pessimistes diront que si nous en sommes que là (des droits qui peinent à s’appliquer dans la pratique, des taux d’assimilation toujours aussi inquiétants, toujours pas de complétude institutionnelle dans le domaine de l’éducation), c’est parce que nous manquons d’un leadership fédérateur. Il serait cependant peut-être plus juste de dire que des chefs de file, la communauté en a, mais qu’ils sont dispersés et donc largement inaudibles face aux gouvernements et à la majorité.

Ce problème de dispersion est une caractéristique inhérente de la communauté franco-ontarienne. En fait, il n’est pas sûr qu’il soit très réaliste de parler de «la» communauté, n’existerait-il pas en réalité «des» communautés franco-ontariennes, des poches ici et là dispersées sur le territoire ontarien au gré de la colonisation.

Il y a les Franco-Ontariens de l’Est avec leurs élites établies à Ottawa. Il y a les Franco-Ontariens du Nouvel-Ontario dont le centre de gravité depuis 45 ans se situe à Sudbury. Il y a enfin les Franco-Ontariens du Centre-Sud-Ouest, «communauté» complexe et mouvante faite de Franco-Ontariens établis de longue date et de nombreux immigrants arrivés au fil des décennies des quatre coins de la planète francophonie et qui constituent aujourd’hui le gros des troupes.

Trois grandes régions donc (pour faire simple) que l’on retrouve d’ailleurs dans le découpage d’Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC) qui a créé trois réseaux de soutien à l’immigration francophone (Nord, Est, Centre-Sud-Ouest) alors que toutes les autres provinces et territoires (à l’exception du Québec) n’ont qu’un seul réseau. Un découpage donc symptomatique du fait que les réalités de ces régions sont bel et bien différentes, dans le domaine de l’immigration certainement, mais dans bien d’autres. Et c’est ce que l’on oublie trop facilement.

Et puis ce n’est pas seulement que les réalités y sont multiples, les identités le sont également. Ces fameuses identités faites d’enchevêtrements complexes d’histoire, de structure économique et sociale, de poids politique, de langue et de culture.

Dans le Sud de la province, on se définit bien plus souvent comme francophone que comme franco-ontarien.

Dans le Nouvel-Ontario, l’identité franco-ontarienne est largement le fruit d’une production culturelle et artistique – engagée, critique et émancipatrice – qui a donné du contenu à cette nouvelle identité à partir des années 1970, et qui est toujours portée par les institutions créées à cette époque (Le Théâtre du Nouvel-Ontario, les Éditions Prise de parole, la Nuit sur l’étang, la Slague, etc.).

Dans l’Est, l’Université d’Ottawa (fondée par les Oblats en 1848) et la proximité du pouvoir politique ont permis la création d’une élite lettrée et politique relativement bien établie, et qui dans une certaine mesure, est restée assez attachée à l’héritage canadien-français.

Autre fait révélateur de cette dispersion, Radio-Canada, qui entretient une déconnexion entre Ottawa et le reste de la province par son offre de programmation distincte. Ainsi si les bulletins d’informations sur l’Ontario peuvent parvenir de Sudbury, Windsor ou Toronto (avec une rotation), on n’entend jamais la salle des nouvelles d’Ottawa, de même le Téléjournal/Ontario… ne couvre pas la région d’Ottawa qui a son propre Téléjournal Ottawa/Gatineau; l’émission Grands Lacs Café à la chaine Ici Première est «provinciale» à l’exception d’Ottawa, qui a sa propre émission le samedi matin.

La conséquence est que les Franco-Ontariens de la région d’Ottawa ne savent pas ce qui se passe dans le reste de la province, et inversement.

On le voit donc, l’Ontario français est déjà, à la base, constitué de trois pôles, une fragmentation historique, identitaire, entretenue par certaines institutions et cette situation rend bien sûr difficile l’établissement d’un leadership fédérateur que plus d’un appellent de leurs vœux.

 

Rôle de l’AFO

Il existe pourtant des organismes représentatifs à l’échelle de la province dont le principal est l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario (AFO). Initialement fondée en 1910 sous le nom d’Association canadienne-française d’éducation de l’Ontario, elle est par la suite devenue en 1969, l’Association canadienne-française de l’Ontario, puis l’AFO en 2006.

Malgré ce changement d’appellation, on note que le monde de l’éducation demeure maitre de cette institution (les trois présidences de l’AFO ont toutes été obtenues par des personnalités de ce secteur, Mariette Carrier-Fraser, Denis Vaillancourt – ces deux personnes ayant fait une grande partie de leur carrière au sein du gouvernement – et depuis 2016, Carol Jolin). C’est potentiellement problématique quand on connait les fractures existantes au sein de la communauté franco-ontarienne concernant l’éducation, fracture illustrée par l’existence de 12 conseils scolaires de langue française dont huit catholiques. Son siège est à Ottawa, là encore ce n’est pas idéal étant donné la déconnexion mentionnée plus haut.

Au final, l’AFO est à l’Ontario ce que la Fédération des communautés francophones et acadienne (FCFA) est aux francophonies canadiennes: un organisme peu connu des principaux intéressés, relativement inaudible et timoré dans ses revendications étant donné sa stratégie de collaboration avec le gouvernement. L’AFO est remplie de gens pleins de bonnes intentions mais ça manque de mordant.

Le leadership présuppose une stratégie et c’est peut-être là que le bât blesse le plus. Sur plusieurs dossiers, notamment l’Université franco-ontarienne et l’immigration, la stratégie de conciliation ne fonctionne manifestement pas. Pour trouver notre place et faire entendre notre voix, il faudrait peut-être penser à changer de méthodes: arrêter d’être poli et de dire merci quand on nous insulte; arrêter de se contenter de miettes (de gestes symboliques); arrêter de penser que seuls les libéraux sont capables de nous offrir le salut; arrêter d’attendre qu’un ministre délégué aux Affaires francophones se batte pour nous et défende nos intérêts – ce n’est pas sa mission.

Nous avons besoin d’avoir des représentants plus politiques, ce qui suppose la confrontation d’idées et le débat, de comprendre les enjeux de pouvoir. Nous avons besoin de représentants qui pensent en termes d’émancipation. Cette émancipation dont nous parle notre littérature franco-ontarienne. Parce que oui nous avons encore et toujours, surtout, besoin d’artistes, poètes, dramaturges engagés qui nous rassemblent, portent notre voix et nous rendent fiers de qui nous sommes.

Il nous faut également inclure les jeunes dans nos organismes. La Fédération de la jeunesse franco-ontarienne (FESFO) – autre organisme parapluie provincial – réalise un travail fantastique, et a fait preuve d’un beau leadership sur la question de l’Université franco-ontarienne; mais il faudrait s’assurer que tous ces jeunes engagés et passionnés soient entendus et également présents sur les conseils d’administration des ACFO régionales et de l’AFO.

Finalement, pour combattre notre dispersion, c’est peut-être tout simplement d’un projet qui nous fasse rêver collectivement dont nous avons besoin. L’Université franco-ontarienne apparaît une bonne piste car il s’agit de bâtir quelque chose. A date, nous ne nous sommes unis que dans l’adversité, quand nous étions attaqués, et si nous devenions proactifs et que nous prenions notre destin en main?

 

Aurélie Lacassagne est professeure agrégée en sciences politiques à l’Université Laurentienne. 

Note: Les opinions exprimées dans les chroniques publiées sur #ONfr n’engagent que leurs auteur(e)s et ne sauraient refléter la position de #ONfr et du Groupe Média TFO.