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Le soleil brille-t-il pour tout le monde?

Le recteur de l'University of Western Ontario, à London, Amit Chakma, a touché un salaire de près de 1 million $ pour l’année 2014 avant qu'une crise de relation publique ne l'amène à redonner la moitié de cette somme à établissement. (Photo: WikiCommons)

[CHRONIQUE]
La fameuse Sunshine List pour l’année 2014 vient de paraître et a déjà fait beaucoup couler d’ancre. Cette liste, créée par le gouvernement de Mike Harris, avait pour but de mettre la pression sur les salaires de certains employés de la fonction publique de l’Ontario et se voulait un outil de «transparence» pour l’État quant aux dépenses salariales.

SERGE MIVILLE
Chroniqueur invité
@Miville

Toutefois, à la lecture de cette liste, il faut s’entendre que le soleil brille plus fort pour certain que pour d’autres, et que cette fiche solaire peut servir de base d’une discussion importante sur certains problèmes systémiques dans la fonction publique.

Il faut en première analyse reprendre l’une des principales critiques contre la Sunshine List. Créée en 1996, elle ne tient pas contre de l’inflation. Le salaire de tout fonctionnaire gagnant un salaire de 100 000 $ ou plus est mis en ligne. Or, un salaire de 100 000 $ en 2015 vaut 40% moins qu’un salaire équivalent en 1996. Ce sont des pommes et des oranges qui alourdissent cet outil et le rendent beaucoup moins efficace. En ce sens, il vaut mieux la réviser ou l’éliminer tout simplement.

La Sunshine List n’a d’ailleurs pas réussi à limiter l’augmentation des salaires des hauts fonctionnaires. Il existe effectivement des millionnaires qui se font payés des salaires de fous, et ce, plus que par le passé. Les Ontariens doivent désormais se demander à quel point il est acceptable d’avoir des médecins, des doyens, des avocats et des PDG gagner des salaires dignes du 1% alors qu’on demande constamment à la classe précaire de se serrer la ceinture.

L’effet pervers de la Sunshine List demeure la comparaison. Qui sont les lecteurs de cette liste? En grande partie, ce sont les personnes concernées, surtout lorsque vient la période de négociation des salaires. Si l’un fait 400 000 $, pourquoi pas l’autre? Au lieu de limiter les augmentations d’impôts, cette liste a donné l’effet des négociations du sport professionnel: chacun veut une (énorme) part du gâteau.

 

Là où le bât blesse

J’ai longuement discuté de salaires lors de la grève de l’Université York, notamment du salaire de son recteur, Mamdouh Shoukri, qui s’élève à plus de 450 000 $ en plus de nombreux bénéfices dont on peut contester la pertinence.

L’exemple le plus dégoûtant des salaires sans raison est sans doute celui du recteur de l’University of Western Ontario à London, Amit Chakma, qui a obtenu près de 1 million $ en salaire et bénéfices pour l’année 2014. La crise de relation publique qui a suivi cette découverte a forcé le recteur à redonner la moitié de son salaire à l’établissement. Tout compte fait, il fait néanmoins partie du club des 400 000 $ auquel à tout juste échappé Allan Rock (395 000 $). Dominic Giroux de l’Université Laurentienne, en ce sens, est un parent pauvre avec seulement 260 000 $ en salaire. Aucun d’entre eux n’a donné un cours en 2014.

La Sunshine List a été un outil de force pour les grévistes à l’Université York. Elle n’a pas été mobilisée pour critiquer les professeurs dont les salaires oscillent autour des 120 000 $, ces derniers sont des travailleurs de première ligne qui offrent une excellence en recherche et une pédagogie à la fine pointe de la science de leur domaine. La liste a plutôt été utilisée pour montrer du doigt à quel point l’administration universitaire (et on pourrait ajouter l’administration générale dans la fonction publique) est devenue grotesque et sans issue.

Le nombre de recteurs, de doyens, de vice-doyens, etc. est incalculable. Surtout, le citoyen moyen (et l’universitaire chevronné) n’a pas d’idée ce qu’ils font. Ce qu’on perçoit, toutefois, et les étudiants me le disent, c’est que les universités semblent se positionner davantage comme des entreprises privées que des institutions de savoir publiques. La course aux bourses et les dons privés ont bouleversé une partie des opérations des universités au point tel qu’elles ont dédoublé leur administration, leur donnant davantage l’allure d’une tour d’ivoire.

Une conversation sur nos valeurs

Le côté cynique de la populace va certainement décrier qu’il y a des milliers de fonctionnaires qui font plus de 100 000 $ annuellement. Or, l’analyse doit être plus fine. Que le salaire moyen des professeurs soit autour de 120 000 $ devrait être quelque chose à célébrer. Ils offrent un service essentiel et sont d’excellents chercheurs et pédagogues. Ils participent à faire fonctionner l’économie.

Mais nous nous devons d’avoir une conversation sur la nécessité de l’existence d’une haute administration si grassement payée. Les étudiants au Québec ont débrayé non pas contre leurs universités – un recteur québécois jalouse son homologue ontarien qui fait trois fois plus que lui – mais bien contre leur gouvernement et de sa politique d’austérité. Ici, les hauts fonctionnaires sont à l’abri de l’austérité gouvernementale.

Il faut donc se poser une sérieuse question à Queen’s Park à savoir si les universités ne devraient pas plutôt revoir sa culture de nommer des hauts fonctionnaires à des prix du secteur privé. Autrement dit, est-ce réellement nécessaire d’avoir des recteurs millionnaires?

 

Serge Miville est candidat au doctorat en histoire à l’Université York.

Note: Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leurs auteur(e)s et ne sauraient refléter la position de #ONfr et du Groupe Média TFO.

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