Monk.E : de l'exode vers la renaissance

Une décennie après ses débuts sur disque, le rappeur et peintre montréalais Monk.E fait un retour en trois temps sur son cheminement et propose Esclavage, Exode & Renaissance, un cinquième album solo qui comprend une collaboration avec nul autre que Kendrick Lamar.

 

Monk.E au Kenya lors d’une tournée africaine

À quelques jours de son lancement aux Bobards à Montréal, Monk.E est à Miami. À 24 heures de préavis la semaine dernière, il a pris l’avion vers la Floride pour diriger la création d’une immense fresque d’un concessionnaire de motos.

Habitué à ce genre de contrat – et au mode de vie nomade qui vient avec –, l’artiste sans frontières voyage partout dans le monde depuis quelque temps, à raison de cinq ou six mois par année, à la fois pour la musique et la peinture. « Juste cette année, j’ai fait deux fois le Mexique et l'Ouganda, en plus du Kenya, de la Suisse, de la France, de New York, du Suriname, de la Guyane Française et, maintenant, de Miami », énumère-t-il, avant d’y aller de ses impressions générales, avec sa fougue habituelle.

« Ce que je retiens principalement de tous ces échanges internationaux, c’est que de lourdes injustices existent, que les privilèges et les ressources sont très mal distribués, que le racisme institutionnalisé est encore très fort, que la post-colonisation est un mensonge, que l'être humain est à la fois d'une beauté inspirante et d'une laideur horrifiante, et que l’art est le meilleur outil social », envoie-t-il, habité.

MonkE festivites de la Francophonie au Theatre National Ougandais

Bien entendu, ce sont ces constats sociaux qui sont à la base de la réflexion d’Esclavage, Exode & Renaissance, nouvel album qui regroupe des chansons enregistrées en France, au Québec et au Mexique entre 2008 et 2014. Loin d’être un ramassis de pièces exclues de ses trois derniers efforts, l’album, qui bénéficie notamment des productions de Kaytranada, Toast Dawg et SevDee, reste homogène sur le plan du concept.

« De la quarantaine de chansons que j’avais accumulées, j’en ai gardé 16 qui avaient passé le test du temps et qui étaient encore pertinentes dans leur propos. J’ai ensuite élaboré un concept qui me permettrait de prendre cette épuration et de la placer dans une continuité harmonieuse. Malgré leurs univers différents, les chansons ont donc une suite logique. »

Au-delà des dogmes

L’album est donc séparé en trois chapitres (esclavage, exode et renaissance) qui, combinés, donnent un aperçu de l’évolution spirituelle, personnelle et artistique du rappeur sur une période de huit ans. « C’est un storytelling qui raconte l’affranchissement et l’émancipation de nos cages invisibles et visibles, internes et externes », explique-t-il.

« L'image du cover représente la sortie d'Égypte du peuple israélite, alors esclave, qui quitte les pyramides pour un exode dans le désert, à la rencontre de lui-même. C’est une image qui représente aussi notre situation présente : celle d’un peuple soumis qui, consciemment ou non, aide un empire à se construire et qui, un jour, décide de quitter cette situation d’esclavagisme moderne pour partir vers l’inconnu, à la recherche d’une manière plus saine et naturelle de se développer. »

La pochette du cinquième album solo de Monk.E

« Par-dessus tout, j’espère que les gens ne catégoriseront pas l’idée comme étant juive ou religieuse », ajoute-t-il, pour se distancier de l’image d’un prêcheur. « Aucun de ces emprunts culturels ne sert à promouvoir une religion distincte ou à convertir qui que ce soit. L’outil est la métaphore au-delà des dogmes. »

Kendrick s’en mêle

Pour la partie « esclavage » du triptyque, Monk.E se joint au chanteur montréalais d’origine jamaïcaine Jonathan Emile (du collectif Kalmunity) et à la nouvelle superstar du hip-hop américain Kendrick Lamar le temps de Heaven Help Dem.

Cette collaboration pour le moins surprenante est, à la base, une création solo d’Emile qui, au début de la présente décennie, avait été mis en contact avec le rappeur de Compton, alors encore artiste indépendant. Décidé à en proposer une version francophone, le chanteur bilingue a ensuite fait appel à Monk.E. « Nous avons intégré ma partie, puis remasterisé la chanson pour qu’elle s’harmonise à mon album en préparation. J’ai proposé à Jonathan de partager symboliquement les coûts de la collaboration. »

Même s’il ne l’a jamais rencontré directement, le rappeur se dit particulièrement choyé d’avoir eu la chance de joindre sa voix à celle de Kendrick Lamar. « Si l'univers me demandait de choisir un rappeur avec qui feature sur la planète aujourd’hui, ça serait assurément Kendrick », admet-il. « Pas parce qu’il est populaire ou qu’il est le nouveau king, mais bien parce que sa vision et son art sont ce qu’il manquait depuis longtemps dans ce rap jeu. »

À l’instar de Kendrick, Monk.E se distingue de la scène hip-hop dont il est issu par une réflexion sociale qui évolue avec le temps. « Pendant longtemps, j’ai propagé un savoir bourré d’informations. Avec le temps, j’ai réalisé que ces bonnes intentions étaient souvent remplies d’ego et de prétention. Malgré mon cœur pur, d’autres éléments jouaient un rôle corrupteur dans l’équation, jusqu’à aujourd’hui », analyse-t-il, humblement.

https://www.youtube.com/watch?v=JzP5tGprJC4

« Je crois que ma transformation principale se situe au niveau de ma vie personnelle. En fait, j’ai compris que, sans la sagesse, le savoir ne sert à rien et que, même si je ne suis pas encore totalement la personne que j’aimerais être, je me dois le pardon et l’acceptation. Cette compréhension n’est pas nouvelle, mais j’essaie de la mettre davantage de l’avant. »

Après sa libération et son exode partout à travers le monde, y’a pas de doute, Monk.E est prêt pour sa renaissance.

 

Le 15 mai prochain aux Bobards à Montréal.