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Un autre regard sur la loi manitobaine sur les services en français

Le premier ministre du Manitoba, Greg Selinger. ARCHIVES TFO

[CHRONIQUE]
Le 24 novembre dernier, le premier ministre manitobain, Greg Selinger, déposait un projet de loi sur les services en français. Dans une déclaration bilingue, ce dernier affirmait: «Le projet de loi établit le cadre nécessaire en vue de favoriser l’épanouissement de la francophonie manitobaine».

REMI LÉGER
Chroniqueur invité
@ReLeger

Pour l’essentiel, cette initiative a été accueillie avec enthousiasme et éloges. Ils ont été nombreux, autant au Manitoba qu’ailleurs au pays, à lancer des fleurs au gouvernement manitobain.

«Bel exemple de leadership pour la francophonie canadienne», déclarait le Conseil jeunesse provincial du Manitoba. Le commissaire aux langues officielles du Canada s’est dit «réjoui», ajoutant que le projet de loi représente «une étape nécessaire pour favoriser l’épanouissement et la vitalité» de la francophonie manitobaine.

Cela étant, je m’explique mal l’enthousiasme généralisé pour cette initiative manitobaine. Selon moi, ce projet de loi représente une occasion ratée pour le gouvernement provincial de véritablement contribuer au développement de la francophonie manitobaine.

En premier lieu, permettez-moi quelques réserves sur le moment choisi. Les néo-démocrates sont au pouvoir depuis 1999. Ils ont été réélus en 2003, 2007 et 2011. M. Selinger est premier ministre depuis 2009. Pourtant, ce gouvernement a attendu la dernière session de son quatrième mandat pour déposer un projet de loi sur les services en français. Résultat: l’initiative pourrait fort bien mourir au feuilleton puisque la prochaine élection est prévue pour le printemps 2016.

En deuxième lieu, rien de neuf. Le projet de loi vise à conférer un fondement législatif aux pratiques administratives et aux services publics existants. M. Selinger l’a rappelé lui-même en déposant son projet: «This law will bring into force many things that we have been practicing in Manitoba for several years.» (Traduction libre: «Cette loi va renforcer beaucoup de pratiques implantées au Manitoba depuis de nombreuses années» – ndlr).

L’enchâssement dans la loi est certes important, mais il reste que ce projet ne prévoit pas de nouveaux droits linguistiques, ne crée pas de nouveaux programmes de soutien et ne contient pas de nouveaux investissements dans les institutions et les organismes franco-manitobains.

 

Le titre détonne avec le contenu

En troisième lieu, le titre du projet de loi alimente chez moi un certain cynisme. L’initiative s’intitule Loi sur l’appui à l’essor de la francophonie manitobaine; en anglais, The Francophone Community Enhancement and Support Act. En principe, un gouvernement pourrait difficilement faire mieux qu’appuyer «l’essor» d’une collectivité minoritaire. L’essor évoque la vigueur, le dynamisme et l’épanouissement.

Pourtant, j’ai lu le projet de loi au peigne fin, sans repérer aucun engagement allant dans le sens de l’essor de la francophonie manitobaine. C’est donc dire que le titre détonne avec le contenu. En effet, ce projet de loi porte mal son nom: l’initiative manitobaine porte sur la prestation de services publics en français et non pas sur le développement des communautés.

Loin de moi d’idée de vouloir nier l’importance des services publics en français, mais soyons aussi lucides par rapport aux besoins des francophonies canadiennes. Les possibilités de vivre en français en situation minoritaire sont principalement assurées par les communautés elles-mêmes, par leurs institutions et leurs organismes, et non par les institutions gouvernementales. La prestation de services en français est importante, mais ce n’est pas celle-ci qui fait vibrer la francophonie. Il faut comprendre que les services publics en français sont un complément, et non un remplacement, des programmes de soutien gouvernementaux aux institutions et organismes contribuant au maintien d’une vie en français.

Et donc, si le véritable objectif du projet de loi manitobain était effectivement l’essor de la francophonie manitobaine, M. Selinger et son équipe néodémocrate auraient dû porter davantage attention au soutien des institutions et des organismes franco-manitobains. Ce sont ces derniers qui nourrissent le tissu communautaire franco-manitobain en proposant une gamme d’activités éducatives, sportives et culturelles en français.

 

Rémi Léger est professeur en sciences politiques à l’Université Simon Fraser, à Vancouver.

Note: Les opinions exprimées dans les chroniques publiées sur #ONfr n’engagent que leurs auteur(e)s et ne sauraient refléter la position de #ONfr et du Groupe Média TFO.