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Trudeauisme et société du spectacle

[CHRONIQUE]

Il y a un an, la campagne pour les élections fédérales battait son plein. Les journalistes, observateurs et autres spécialistes de la vie politique assistaient, incrédules, à l’inversion des courbes. Les Libéraux remontaient tranquillement mais surement la pente. Déjà là, peu importait le discours, les promesses – tout cela étant noyé dans le capharnaum habituel des nouvelles en tout genre – c’était la trudeaumania qui pointait son nez. Qu’il était donc cute le fiston, il rassurait les grands-mères et faisait chavirer le cœur des jeunes filles (même Kate, pourtant mariée à un Prince charmant et promis au titre de reine, est tombée sous le charme!).

AURÉLIE LACASSAGNE
Chroniqueuse invitée

La mise en place du gouvernement Trudeau en novembre dernier marque définitivement un tournant dans la vie politique canadienne. Non pas qu’il y ait eu un changement de directions en matière de politiques publiques, d’idéologie, de grandes orientations. Non, c’est un tournant (fascinant pour la spécialiste que je suis, moins pour l’avenir de la démocratie) parce qu’un gouvernement, pour la première fois, vient de passer un an à ne pas gouverner mais à communiquer et que les citoyens trouvent cela fantastique.

Autrement dit, la vie politique canadienne est rentrée dans la société du spectacle. Pensons-y sérieusement: le capitalisme industriel au 19e siècle a organisé notre temps de travail; l’avènement des industries culturelles et des médias de masse au 20e siècle a organisé notre temps de loisirs; Trudeau, l’archétype de l’homme politique du 21e siècle, organise notre temps de citoyen.

Depuis un an, nous sommes embarqués dans une grande aventure civique d’un nouvel ordre, un véritable conte de fées dans lequel chaque jour, nous recevons notre dose de «chose publique» (res publica). Sauf que la chose publique est systématiquement et uniquement un acte de communication, et non pas une action politique. La liste de ces nombreux actes de communication serait longue à établir mais rappelons-en quelques-uns.

La nomination d’un «gouvernement paritaire et représentatif de la diversité culturelle» (comme si cela garantissait une quelconque compétence); un Justin Trudeau flamboyant à Paris lors de la conférence sur la climat qui signe tout; Justin Trudeau qui va porter des bouteilles d’eau dans une réserve; Justin Trudeau qui fait éclairer le Parlement en vert et en blanc le 25 septembre; Justin Trudeau qui vient avec ses copains ministres faire une retraite en chambres universitaires sur le campus de la Laurentienne à Sudbury (les chambres y sont un peu moins confortables que les grands hôtels des métropoles canadiennes, mais c’est tellement plus bucolique). Justin Trudeau revêtu d’un turban sikh. Justin Trudeau torse nu prêt à surfer sur la vague, cheveux au vent. Justin Trudeau portant une coiffe traditionnelle offerte par la nation Tsuut’ina.

Et ses ministres qui essayent d’exister à côté imitent, lançant consultations publiques (mais uniquement sur invitation) et comités et commissions en tout genre pour bien noyer le poisson. À ce petit jeu, on remarquera que c’est quand même notre ministre du Patrimoine Canadien qui est la plus habile, médaille d’or sans hésitation (c’est plus difficile de faire le comédien pour les vieux routiers de la politique à l’ancienne comme Stéphane Dion et John McCallum).

Bref, tout ça fait de très belles images et le reste de la planète est vraiment jaloux (surtout les Français, ils ont vraiment l’air tarte avec Hollande à côté de Trudeau).

Alors faut rendre justice, le gouvernement travaille et agit politiquement. Il a bien commencé le détricotage de certaines lois passées par le précédent gouvernement, on ne s’en plaindra pas nécessairement. Il a décidé que l’Arabie Saoudite était un pays ami et que donc le Canada pouvait lui refourguer des blindés légers armés. Il a décidé que construire un oléoduc pour le transport du gaz naturel liquéfié en Colombie-Britannique, c’était finalement une bonne idée. Il a décidé de revoir le système d’allocations pour enfants (a priori on en a plus dans nos poches mais on va payer des impôts dessus et en plus, bizarrerie pour quelqu’un d’aussi sportif, il a supprimé le crédit d’impôt sur les frais d’inscription à des activités sportives pour les enfants!). Il a décidé que cette affaire de femmes autochtones disparues (qui l’avait beaucoup ému pendant la campagne), méritait…une commission d’enquête. Alors ça a pris neuf mois au gouvernement pour décider de mettre en place ladite commission. Commission qui a commencé son travail le 1er septembre et a déjà averti qu’elle prendrait son temps. Conclusion: les femmes autochtones pourront continuer de disparaître, de mourir pendant qu’une commission réfléchit.

C’est bizarre mais on n’a pas vu Justin Trudeau aller se recueillir au bord du Canal Rideau où le 19 septembre on a retrouvé sans vie Annie Pootoogook, une des plus grandes artistes canadiennes. Les francophones en situation minoritaire continuent de perdre des batailles en matière d’éducation (en Colombie-Britannique avec une décision légale peu favorable; en Ontario avec la création… d’un énième comité sur une hypothétique et toujours plus improbable université de langue française). Alors oui l’éducation c’est une compétence provinciale, mais le fédéral est garant de nos droits constitutionnels. L’argent qu’il donne aux provinces, il pourrait les obliger à le dépenser effectivement pour les minorités de langue officielle.

En résumé, quatre grands segments de la population ont fait l’élection de ce gouvernement: les Autochtones qui se sont mobilisés comme jamais, les francophones par fidélité et loyauté trudeauiste, les personnes conscientisées aux problèmes environnementaux qui ont voté utile et mis fin à un gouvernement laxiste en la matière, les jeunes qui aspirent à une réforme des institutions, du mode électoral et des frais de scolarité. Sur tous ces dossiers, à date, on n’a rien vu venir de bien concret. Et pourtant jamais un gouvernement n’aura eu une telle côte de popularité après dix mois d’exercice. Un tour de force que l’on doit à la mise en place d’une société du spectacle, à un plan de communication sans faille qui divertit dans les deux sens du terme.

 

Aurélie Lacassagne est professeure agrégée en sciences politiques à l’Université Laurentienne. 

Note: Les opinions exprimées dans cette chronique n’engagent que son auteure et ne sauraient refléter la position de #ONfr et du Groupe Média TFO.