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The Story of us: les pièges de la mémoire

La télésérie Canada: The story of us suscite beaucoup de réactions. Photo: CBC

[CHRONIQUE]

Disons-le d’emblée, si la Canadian Broadcasting Corporation (CBC) souhaitait produire une série historique rigoureuse, elle a largement raté la cible. Plutôt une série à  «saveur historique», The Story of us déborde de bons sentiments nationalistes à la «canadian».

MARC-ANDRÉ GAGNON
Chroniqueur invité
@marca_gagnon

Si vous aviez ressenti un malaise à voir la série faire abstraction de l’une des «deux solitudes», vous n’êtes pas seul. Critiquée par les premiers ministres de la Nouvelle-Écosse, du Québec, des universitaires et des représentants des minorités francophones, la CBC n’a eu d’autre choix que de s’excuser, car elle n’a pas su éviter les nombreux pièges de la mémoire.

Cherchant à célébrer un grand récit national à l’occasion du 150e anniversaire de l’Acte de l’Amérique du nord britannique, les épisodes ont eu tôt fait de diviser les Canadiens. C’est que les émissions relèvent davantage de la commémoration que du travail d’historien. Présentée sous l’angle des exploits héroïques de quelques personnages illustres, la série fait fi des nuances et des contextes. Elle appelle d’abord et avant tout au vieux fond britannique, voire loyaliste, de la mémoire canadienne, que la CBC semble vouloir réactualiser.

 

L’Empire du Saint-Laurent

Jusqu’ici, les universitaires et les commentateurs ont relevé — avec beaucoup de justesse — le manque de profondeur dans le traitement de l’histoire de la Nouvelle-France. En fait, après 1760, on éclipse presque complètement le fait français dans le reste de la série. Les conséquences de la Conquête n’y sont d’ailleurs pas abordées. On mentionne tout simplement que la culture française survit (par magie?), mais la déportation des Acadiens et la révolte de Pontiac, pour ne nommer que ces deux évènements, ne sont pas au programme.

En fait, les Canadiens (tel que l’on appelle les descendants des premiers colons français) sont réduits à des rôles de figurants alors que l’entrepreneur Matthew Bell et le marchand de fourrures Alexander Mackenzie ont tous deux les beaux rôles.

Dans les premiers épisodes, la célébration de l’esprit entrepreneurial est un thème récurrent. Cela n’est pas sans rappeler les travaux de l’historien Donald Creighton (1902-1979) pour qui ces hommes d’affaires étaient le moteur de l’histoire face à une population d’origine française agricole et illettrée.

 

Qu’est-ce que l’indépendance canadienne ?

La série fait des assises mémorielles canadiennes-anglaises le cœur de l’interprétation de l’histoire nationale. La Conquête, l’arrivée des loyalistes, et la Guerre de 1812 en constituent jusqu’à ici les principaux marqueurs. Rappelons que les premières entreprises commémoratives en Ontario, à partir du milieu du 19e siècle, s’attardent aux héros britanniques (monument Brock à Queenston Heights) ou au passé militaire (Fort York à Toronto). Alors que la CBC voulait présenter de «nouvelles histoires», elle s’inspire plutôt directement de la tradition commémorative. Aviez-vous encore besoin d’entendre parler de Laura Secord?

Dans la série, le conflit de 1812 y est présenté comme «la guerre d’indépendance du Canada» (de quoi rendre l’ancien premier ministre Harper fier!). Ce discours commémoratif cherche à projeter des enjeux contemporains (souveraineté territoriale, multiculturalisme, etc.) dans le passé pour y trouver une source de légitimité. La CBC a choisi d’illustrer une identité canadienne plurielle en gestation; on présente un «pays» uni face à l’envahisseur américain.

Or, la réalité est beaucoup plus complexe. Sans entrer dans les détails, notons que l’interprétation faisant de 1812 le point de départ d’une indépendance et d’une identité canadienne est largement discutable. Le Canada ne s’affranchit jamais de l’Empire britannique et les Américains n’ont aucune souveraineté sur le territoire. Le Canada comme État n’existe pas et les colonies britanniques sont distinctes.

La construction identitaire présentée dans la série n’arrive que beaucoup plus tard au 20e siècle. Rappelons que le concept de nationalité ne fait que percer le monde des élites politiques au début du 19e siècle. L’interprétation dans The Story of us fait aussi également l’économie des luttes face au pouvoir impérial à l’âge des révolutions atlantiques et des différents projets politiques mis de l’avant tant au Bas-Canada (le Québec) qu’ailleurs. Bref, il y aurait matière à débat.

 

Le difficile consensus

En histoire comme dans toute chose, différentes interprétations coexistent. Un observateur attentif a d’ailleurs remarqué la pluralité des récits de la fondation du Canada dans les médias des dernières semaines, que ce soit avec cette série ou les commémorations du centenaire de la bataille de Vimy.

Toutefois, la CBC a manqué une occasion d’encourager un véritable dialogue sur les multiples interprétations de l’histoire canadienne. En évacuant la trame politique, la série n’aborde pas de front certains sujets, dont les conflits linguistiques entre les francophones et les anglophones qui jalonnent l’histoire.

Peut-être est-ce aussi une preuve que la dualité linguistique et nationale fait de moins en moins partie de l’imaginaire identitaire canadien. Si les élites politiques du Canada français avaient presque réussi à imposer la vision d’un Canada binational, cette conception tend à perdre de son importance depuis les années 1960.

Jadis un marqueur de la différence entre le Canada et son voisin américain, le fait français a laissé place à d’autres référents, dont la politique sur le multiculturalisme.

Quoi qu’il en soit, l’expérience de cette série démontre les nombreux pièges de la mémoire. En cherchant à susciter l’admiration pour l’histoire canadienne – et pour ses héros, la CBC a versé dans le cliché. Elle a ouvert une boîte de pandore en nous présentant «notre» histoire.  Au lieu d’embrasser les multiples mémoires (régionales, provinciales ou nationales), elle les a mises de côté. Comme quoi il ne faut pas toujours se laisser séduire par une trame narrative qui présente l’histoire comme une épopée (des plus brillants exploits)…

 

Marc-André Gagnon est doctorant en histoire à l’Université de Guelph.

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