#Canada, #Francophonie, #Opinion

Sortez le popcorn, l’ombudsman de Radio-Canada a tranché

Les chefs politiques à Ottawa ont croisé le feu lors d’un débat électoral. Twitter

[CHRONIQUE]
L’ombudsman de Radio-Canada, Pierre Tourangeau, a récemment publié sa décision sur les plaintes faites à la suite du débat télévisé des chefs du 24 septembre 2015, dans lesquelles la communauté francophone hors Québec se plaignait de l’absence de questions liées à leurs réalités dans le débat. Cette affaire a fait beaucoup de bruit, notamment sur les médias sociaux avec #nouscomptons.

CÉLESTE GODIN
Chroniqueuse invitée
@haligeenne

Nous reviendrons sur cette décision, mais d’abord, il est important de savoir à qui nous avons affaire lorsqu’on lit les mots de M. Tourangeau pour mieux saisir sa décision. C’est un journaliste de carrière qui n’a pas froid au front, et qui a un excellent sens de la répartie. Il a dû trancher sur plusieurs questions très délicates, telles que la représentation équitable des enjeux dans des reportages portant sur le conflit israélo-palestinien. Il a une belle plume, et sa réponse à un plaignant qui voudrait inclure la perspective des climato-sceptiques dans les débats scientifiques est de toute beauté.

Plusieurs de ses réponses prennent un ton qu’on n’est pas habitué à voir dans des communications officielles. Une amie l’a qualifié de «sassy», un de ces mots anglais qui se traduit tragiquement mal.

Une de ses meilleures réponses est peut-être celle sur le sirop d’agave. Le plaignant juge que mentionner les effets potentiellement nocifs du fructose, c’est faire de la propagande anti-sucre et anti-obésité. À noter que ce citoyen a pris 40 heures pour rédiger sa plainte (!), et que c’est un habitué des plaintes à l’ombudsman.

Voici quelques morceaux de choix de la réponse de M. Tourangeau:

«Les arguments que M. Breton invoque sont toujours les mêmes et sa dernière plainte ne fait pas exception.»

«L’ombudsman de Radio-Canada n’est pas un instrument dont les activistes peuvent se servir à l’infini pour promouvoir leurs causes. En ce qui me concerne, celle de M. Breton est entendue une fois pour toutes.»

Sassy!

 

Prêt à écouter

L’ombudsman a également traité plusieurs fois de plaintes sur la perception de Québec-centrisme à la Société Radio-Canada (SRC). La proportion des auditeurs se trouvant au Québec pèse lourd dans ses décisions, et il est difficile à convaincre. Il ne mentionne d’ailleurs jamais le fait que beaucoup de francophones hors-Québec sont en relation de dépendance médiatique avec le réseau d’information de Radio-Canada. Par contre, ça lui est déjà arrivé de trancher du côté des plaignants lorsque la SRC a gravement manqué de respect à son rôle envers nous, notamment lorsque le diffuseur a abandonné les citoyens de Moncton, enfermés à la maison sous les ordres de la police lors d’une chasse à l’homme en 2014. Ce soir-là, même la BBC avait une couverture en direct via le Web, et pendant ce temps, à la télévision de Radio-Canada, il y avait une émission spéciale sur le budget du Québec. L’ombudsman a donné raison aux citoyens de Moncton, détaillant exactement ce qui s’est passé à l’interne pour les négliger d’une telle façon.

Donc, quand une plainte se rend jusqu’à l’ombudsman, on s’adresse à un homme qui l’analyse méthodiquement, qui n’a pas de temps à perdre, et qui a le tour avec les mots. Nous avons intérêt à être précis, concis, et appuyés par les faits. Il n’apprécie pas, en passant, qu’on lui envoie des copies conformes de la même plainte. «100 plaintes préfabriquées ne pèsent pas plus lourd qu’une seule».

 

Comptons-nous?

Ce qui nous amène à la plainte portée suite au débat électoral télévisé du 24 septembre dernier. Une lecture complète est recommandée, préférablement avec popcorn, mais voici ce que j’en retire:

«La réponse de l’ombudsman se résume à dire que les animateurs du débat ont posé des questions d’ordre national, et qu’ils ne peuvent pas contrôler la réponse des chefs, qui eux, veulent tout le temps parler du Québec. Il nous sort ses chiffres pour nous dire que «En fait, le mot « Québec » a été prononcé 86 fois lors du débat, mais par les chefs politiques.

M. Tourangeau défend la question posée qui portait sur l’aide médicale à mourir, perçue comme étant centrée sur le Québec, en disant: «Aux dernières nouvelles, tout le monde meurt, et tous les citoyens d’un bout à l’autre du pays sont susceptibles de passer par la souffrance et la maladie avant de quitter cette vie.»

Il mentionne les 39 lettres à peu près pareilles qu’il a reçues suite à l’appel à l’action de la Fédération des communautés  francophones et acadienne (FCFA) du Canada, pour leur suggérer de plutôt faire une pétition la prochaine fois. Il indique aussi que ces lettres ne parlent pas d’un enjeu précis qui aurait dû être ajouté au débat, comme par exemple, le retour du formulaire long de recensement.

L’ombudsman se concentre plutôt sur la lettre d’une citoyenne qui parle spécifiquement de l’absence de l’enjeu des droits linguistiques des francophones dans le débat. Ça lui a permis de faire de la recherche sur cette question et d’en tirer la conclusion décourageante mais vraie: «Cet enjeu, il est vrai, n’a pas été soulevé lors du débat. Ni par les journalistes ni par les chefs. Je soumets toutefois avec respect qu’il n’a pas non plus été discuté durant la campagne électorale, ou si peu que rien. D’après mes recherches, les médias régionaux dans les communautés francophones de l’extérieur du Québec, y compris les antennes régionales de Radio-Canada, n’ont pas abordé cette question. Pourquoi? Parce que les débats électoraux y portaient sur tout autre chose et que les médias couvrent habituellement ce qui se passe sur le terrain. (…) Force est de constater que la question des droits linguistiques des francophones en milieu minoritaire n’a pas été un enjeu de la campagne électorale.»

Et voilà le fond de la vérité. Ce n’est pas de nous dont on parlait lors des élections 2015. Notre temps d’antenne a plutôt été occupé par le mot «Niqab». Dispersés à travers des centaines de circonscriptions, chacune avec des enjeux différents, ayant rarement la force du nombre pour faire le poids dans nos élections locales, nous n’avons pas été au centre de la discussion. Collectivement, certes #nouscomptons, mais il faut aussi être clairs sur ce que #nousvoulons. Et est-ce à la SRC de porter le fardeau de s’assurer que nous sommes entendus?

Ce que nous devons apprendre de ce «débat-cle», c’est qu’il y a du travail à faire pour que nos francophonies deviennent un sujet incontournable de la politique fédérale. C’est le peuple qui dépasse les organismes francophones en termes d’influence sur les sujets discutés lors des élections, parce que c’est à leurs portes qu’on cogne et c’est leurs votes que l’on sollicite. Une mobilisation directe des citoyens est maintenant possible comme jamais auparavant grâce aux médias sociaux, et la cause francophone commence à mieux exploiter ces espaces de diffusion. Si les joueurs-clés réussissent à concerter les citoyens, il est possible d’envisager qu’aux prochaines élections fédérales, la francophonie sera présente dans toutes les discussions électorales, y compris lors du débat télévisé. Si nous réussissons, nous n’aurons peut-être plus besoin de démontrer l’expertise qu’on aurait préféré ne pas acquérir en dépôt de plaintes officielles.

D’ici là, M. Tourangeau continuera à nous écrire des chefs-d’œuvre…

 

Céleste Godin est une écrivaine et militante acadienne de la Nouvelle-Écosse.

Note: Les opinions exprimées dans les chroniques publiées sur #ONfr n’engagent que leurs auteur(e)s et ne sauraient refléter la position de #ONfr et du Groupe Média TFO.