#Francophonie, #Ontario

Règlement XVII: l’Ontario s’excuse

TORONTO – Le gouvernement de l’Ontario a présenté des excuses officielles à la population francophone de la province, lundi 22 février, plus d’un siècle après avoir tenté d’étouffer la minorité linguistique avec un règlement interdisant l’enseignement et l’usage de la langue française dans les écoles.

FRANÇOIS PIERRE DUFAULT
fpdufault@tfo.org | @fpdufault

ÉTIENNE FORTIN-GAUTHIER
efgauthier@tfo.org | @etiennefg

Sur le coup de 13h, la première ministre Kathleen Wynne s’est levée dans la Législature pour présenter ses excuses à quelque 611500 francophones, au nom du gouvernement provincial.

«Aujourd’hui, au nom du gouvernement de l’Ontario, je présente des excuses à tous les Franco-Ontariens dont la famille et la communauté ont souffert à cause du Règlement XVII», a déclaré Mme Wynne dans un bref discours surtout en français. «Le Règlement XVII a démontré du mépris à l’égard de l’identité et de l’égalité des Franco-Ontariens», a-t-elle ajouté. «L’engagement, le courage et la ténacité des francophones ne sont pas passés inaperçus.»

Le Règlement XVII adopté en 1912 par les conservateurs de James Whitney a interdit l’usage de la langue française après la deuxième année d’enseignement dans les écoles de l’Ontario. Les francophones de la province ont dû se battre et résister pendant 15 ans, soit jusqu’en 1927, pour qu’il ne soit plus appliqué. Mais le mal était déjà fait. Le règlement a mené à l’époque et longtemps après à l’assimilation de nombreux jeunes de langue française.

«C’est une journée historique», a commenté Madeleine Meilleur, ministre déléguée aux Affaires francophones, quelques minutes avant la présentation des excuses officielles. «Il y a des familles qui ont été touchée d’une façon presque indélébile par ce Règlement XVII», a-t-elle regretté. «Je ne pense pas que le mal puisse être réparé. Des gens ont perdu leur langue. Mais des excuses vont aider à faire accepter ce qui s’est passé.»

 

Tourner la page

Denis Constantineau, président de l’Association canadienne-française de l’Ontario (ACFO) du Grand Sudbury, qui est à l’origine de la demande d’excuses, estime qu’elles sont essentielles pour tourner la page sur un chapitre sombre de l’histoire de la province. «Je vous remercie pour ma mère et les gens de sa génération qui ont subi le Règlement. Et aussi au nom de mes cousins et cousines qui ne peuvent plus aujourd’hui s’exprimer en français», a-t-il dit.

C’est le député libéral Glenn Thibeault qui a porté la demande d’excuses jusqu’à Queen’s Park. Conséquence tangible du Règlement XVII sur le long terme, l’élu de Sudbury a lui-même perdu la langue de ses parents canadiens-français et il a dû la réapprendre plus tard.

L’Ontario français compterait des dizaines de milliers de francophones de plus si ça n’avait pas été du Règlement XVII, selon Denis Vaillancourt, président de l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario (AFO). «Ça a créé de l’assimilation. En 1912, on était 10%. Si on n’avait pas eu le Règlement XVII, on aurait eu gestion des écoles beaucoup plus vite et peut-être qu’on l’aurait déjà l’université franco-ontarienne», a-t-il souligné lors d’un entretien avec #ONfr.

Les enseignants étaient sur la ligne de front tout au long des années où a été en vigueur le Règlement XVII. Carol Jolin, président de l’Association des enseignants franco-ontariens (AEFO), rappelle que leur travail a freiné un peu le processus d’assimilation. «Ils ont fait un travail incroyable pour faire vivre la francophonie et ils ont défié le règlement. On ne va jamais les reconnaître assez pour le travail qu’ils ont fait», a-t-il exprimé.

Différents organismes francophones de l’Ontario ont aussi ajouté leur voix à celles qui ont salué les excuses officielles, le 22 février. «Nous savons tous que ce règlement dévastateur a causé un tort sans précédent à la communauté franco-ontarienne», a ainsi affirmé Claire Francoeur, présidente du Centre francophone de Toronto. «Nous pouvons nous réjouir qu’en 2016, malgré le Règlement XVII, l’éducation pour les francophones ait le vent dans les voiles et ne cesse de prendre de l’expansion.»

La Fédération des communautés francophones et acadienne (FCFA) du Canada a dit espérer, pour sa part, que le geste posé par l’Ontario inspire d’autres gouvernements à agir dans le sens de l’épanouissement des droits scolaires des francophones. «Même aujourd’hui, à plusieurs endroits les francophones doivent continuer de se battre pour leurs droits scolaires, devant les tribunaux, pour obtenir des écoles de langue française de qualité convenable», a fait remarque la présidente Sylviane Lanthier, signalant au passage les causes scolaires en Colombie-Britannique, au Yukon et dans les Territoires du Nord-Ouest.

 

«Gestes concrets»

Des excuses sans «gestes concrets» pour essayer de recoller les pots cassés ne valent toutefois pas grand-chose, aux yeux des partis d’opposition à Queen’s Park, qui ont profité de ce mea culpa du gouvernement pour remettre de l’avant le besoin d’une université «par et pour» les Franco-Ontariens.

«Les francophones de l’Ontario méritent des excuses du gouvernement pour le Règlement XVII. Mais ces excuses devraient être accompagnées de gestes concrets pour promouvoir la langue française dans cette province», a déclaré le progressiste-conservateur Steve Clark dans un français très correct, rappelant au passage que son parti soutient la création d’une d’université franco-ontarienne.

«Est-ce qu’il y a un moyen d’aller plus loin que des excuses et faire preuve de leadership? Absolument», a plaidé à son tour à #ONfr la chef néo-démocrate Andrea Horwath. «Créer une université de langue française serait la bonne chose à faire.  Ce serait un vrai signal que les temps ont changé et que (le gouvernement) prend au sérieux ses responsabilités en matière d’éducation de langue française, et ce, jusqu’au niveau postsecondaire.»

Même dans les rangs libéraux, il semble y avoir de la dissension.

«Ce sont des belles paroles, mais il y a des choses beaucoup plus importantes que de s’excuser et de savoir ce qui s’est passé en 1912. Des dossiers sont plus urgents, comme la désignation bilingue de la Ville d’Ottawa», a confié l’ancien ministre Bernard Grandmaître, père de la Loi sur les services en française de l’Ontario, à #ONfr. «Le Règlement, c’est de l’eau sous le pont, du passé. Pourquoi revenir dans le passé? Il faut apprendre du passé pour améliorer le futur.»

Le gouvernement libéral à Queen’s Park serait pourtant allé très souvent au bâton pour la minorité francophone au cours de la dernière décennie, de l’avis de la ministre responsable du dossier.

«Si les Franco-Ontariens n’ont pas vu depuis 2003 les gestes concrets qui ont été posés par le gouvernement libéral, je me pose des questions», a insisté Madeleine Meilleur. «Nous avons investi des sommes majeures dans l’éducation. Nous avons maintenant 100 écoles francophones de plus. Il y a eu l’autonomie de la chaîne TFO. Il y a eu le commissaire aux services en français, dont le poste est maintenant indépendant.»

Le clan Wynne ne s’est cependant pas encore engagé clairement dans le sens d’une université franco-ontarienne, pièce manquante d’un réseau scolaire complet qu’environ 200 manifestants– surtout des élèves du secondaire et des étudiants – ont une fois de plus réclamée lors d’une «journée d’action» à Toronto, le 18 février.

 

Au dernier moment

On aura su au dernier moment que Kathleen Wynne allait bel et bien présenter des excuses aux Franco-Ontariens pour le Règlement XVII, lundi 22 février à 13h.

Les libéraux à Queen’s Park ont attendu le matin même de l’événement pour confirmer l’heure exacte, alors que des informations contradictoires circulaient à ce sujet depuis déjà quelques jours. Les détails concernant les excuses ne se trouvaient pas, non plus, sur l’itinéraire de la première ministre que son bureau envoie chaque jour aux médias.

«Il y avait des objections de la part des néo-démocrates à ce qu’on (présente des excuses) aujourd’hui», s’est disculpée Mme Meilleur. «Ça prenait l’approbation des trois partis».

Une allégation aussitôt niée par la deuxième opposition. «Je n’ai aucune idée d’où sort cette histoire», a répondu du tac au tac Andrea Horwath. «Ce n’est vraiment pas notre genre de faire une telle chose», s’est-elle défendue à #ONfr. «Maintenant, c’est peut-être Mme Meilleur qui me doit des excuses», a-t-elle ironisé.

François Pierre Dufault
fpdufault@tfo.org