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Réflexions sur la Saint-Jean

À qui appartient la St-Jean? Facebook, St-Jean Ottawa

[CHRONIQUE]
Le 25 juin avait lieu la Saint-Jean… d’Ottawa. Et comme chaque année, cela va s’énerver dans les chaumières aux quatre coins des francophonies canadiennes: «Nous aussi, on fête la Saint-Jean, ça n’appartient pas qu’aux Québécois», «Radio-Canada ne parle que de la Saint-Jean au Québec», «Pourquoi appellent-ils cela leur fête nationale?».

AURÉLIE LACASSAGNE
Chroniqueuse invitée

Comme pour de nombreux immigrants, j’observe toujours d’un œil amusé cette traditionnelle querelle de clocher. Comme pour de nombreux immigrants, la Saint-Jean est un jour de fête, un jour où on fait des feux pour célébrer le début des moissons depuis des temps immémoriaux. Pas de quoi fouetter un chat. Comme chaque année, je me dirai que la Saint-Jean de Kapuskasing, la plus grosse en Ontario, offre une belle programmation et que je devrais y aller. Et comme chaque année, je ne ferai pas ce road trip de la 17, en passant par la 144, pour rejoindre la 11, à cause d’obligations familiales.

Mais soyons sérieux, puisque c’est un sujet sérieux au Canada. C’est surtout une belle opportunité pour examiner les débats identitaires qui animent les francophonies canadiennes. La Saint-Jean en est un symptôme particulièrement illustratif.

Au printemps 1999, Gérard Bouchard déclarait au journal Le Devoir du 24 mars, qu’il faudrait bien, un jour, «jeter les souches au feu de la Saint-Jean-Baptiste». Le grand journal québécois avait ouvert ses pages à différentes personnalités s’exprimant sur l’identité québécoise. On pouvait voir que s’y opposaient les tenants d’une identité nationale civique à ceux d’une identité nationale ethnique.

 

Deux conceptions

Cette opposition conceptuelle traditionnelle nous vient du 19e siècle. Elle est le fruit d’un autre débat, tenu à distance, entre les romantiques allemands qui défendaient une vision ethnique ou objective de la nation, et les nationalistes français, au premier des rangs desquels figurait Ernest Renan promouvant une vision civique, subjective, de la nation.

D’un côté donc, on peut concevoir la nation de façon ethnique, c’est-à-dire fondée sur les liens du sang, un peuple, une communauté biologique partageant des liens du sang, une langue et une culture. D’un autre côté, on peut définir la nation de façon civique. Renan, pour qui la nation est un «plébiscite de tous les jours», en a donné une magnifique définition lors d’une conférence à la Sorbonne, en 1882: «Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n’en font qu’une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L’une est dans le passé, l’autre dans le présent. L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis. (…) Une nation est donc une grande solidarité, constituée par le sentiment des sacrifices qu’on a faits et de ceux qu’on est disposé à faire encore. Elle suppose un passé; elle se résume pourtant dans le présent par un fait tangible: le consentement, le désir clairement exprimé de continuer la vie commune. (…) L’homme n’est esclave ni de sa race, ni de sa langue, ni de sa religion, ni du cours des fleuves, ni de la direction des chaînes de montagnes.»

Si l’on transpose ces deux conceptions au cas canadien, on peut facilement voir que globalement, l’ancienne identité canadienne-française était ethnique. Les Canadiens-français étaient de «race blanche, catholique et française». Tout va se compliquer avec l’apparition d’un nationalisme québécois qui s’appuie non plus sur le sang (la soi-disant «race») mais sur un territoire. Le PQ va alors développer un nationalisme civique parce qu’il y a cette obligation de s’ancrer territorialement et donc, de faire imploser les liens de sang qui unissaient la nation canadienne-française.

Une des raisons pour laquelle le discours nationaliste du PQ a toujours eu du mal à passer auprès de la population québécoise réside justement là. Le PQ n’a pas eu le choix que de proposer un discours civique tout en sachant que pour la majorité des Québécois, la nation québécoise se définit de façon ethnique. Il suffit de se rappeler des débats sur les accommodements raisonnables à Hérouxville. Qu’en est-il des dead ducks? Je vais laisser de côté les Acadiens qui sont dans une situation particulière car l’identité se fonde beaucoup sur le traumatisme historique de la Déportation.

 

Nouvelles identités

Après les États généraux qui se terminent en 1969 et voient l’implosion du Canada-français, on va se réinventer des identités: Franco-Ontariens, Fransaskois, Franco-Albertains, Franco-Manitobains, etc. Dotées d’un nom, il fallait que ces nouvelles communautés définissent le contenu de leur identité.

Or, rappelez-vous que cela se déroule dans les année 70, un extraordinaire moment de foisonnement culturel, ce sont donc en grande partie les poètes, dramaturges et autres artistes qui vont définir ces nouvelles identités en les dotant d’un parler propre qu’on va valoriser, d’un corpus littéraire et artistique qui vont donner un sens à qui nous sommes.

En d’autres termes, les Franco-Ontariens représentent aujourd’hui une communauté culturelle, mais pas une nation. Certains sont restés attachés à l’identité canadienne-française et ont transposé ces éléments ethniques à leur conception de ce qu’est être franco-ontarien. Mais ils représentent une minorité, pour eux la Saint-Jean revêt surtout une symbolique religieuse. Ils en ont le droit, nous sommes encore, paraît-il, en démocratie. D’autres ne se définissent que comme francophones, une simple identité linguistique, bien souvent instrumentale. Ils iront peut-être à une Saint-Jean pour entendre de la musique en français.

Pour les Franco-Ontariens qui se voient comme une communauté culturelle, la Saint-Jean fait partie du «legs de souvenirs» dont parle Renan et ils iront à une Saint-Jean pour affirmer, réaffirmer, toujours et encore étant donné leur condition de minoritaires, leur «désir clairement exprimé de continuer la vie commune».

 

Se réapproprier les symboles

Les Québécois ont choisi de faire de la Saint-Jean leur fête nationale, c’est leur droit. À ce que je sache aucun ne nous empêche de la célébrer à notre façon, so where is the problem?

Les Québécois se sont appropriés le fonds culturel et littéraire canadien-français, c’est un fait, c’est le pouvoir de la majorité. And so what? Rien ne nous empêche de se réapproprier une partie de ce patrimoine commun pour se construire une mémoire collective franco-ontarienne.

«Parce que si les souvenirs sont les traces de ce qui s’est passé, la mémoire n’est peut-être qu’une fiction qu’on recrée avec le peu qui nous reste, une fiction qu’on recrée au présent et pour le présent», écrit Jean Marc Dalpé, dans Un Vent se lève qui éparpille.

La réappropriation est une des étapes de l’émancipation. Recréons des fictions-mémoires pour avancer, se projeter dans l’avenir au lieu de s’attacher à des souvenirs pour s’enfermer dans le passé.

 

Aurélie Lacassagne est professeure agrégée en sciences politiques à l’Université Laurentienne. 

Note: Les opinions exprimées dans cette chronique n’engagent que son auteure et ne sauraient refléter la position de #ONfr et du Groupe Média TFO.