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Réflexion sur les excuses et symboles

Que restera-t-il des célébrations du 400e anniversaire de présence française en Ontario? Archives, #ONfr

[CHRONIQUE]
Il y a quelque chose de pourri au royaume de la Francophonie… Ces derniers temps, c’est comme le dégel, des flots et des suintements d’attaques, critiques et insultes de toute part. Ça se tiraille, ça s’égratigne, ça s’écharpe, y compris entre nous, parce que ça, on sait bien le faire.

AURÉLIE LACASSAGNE
Chroniqueuse invitée

Sur le site Web de la CBC, un article portant sur la candidature de Moncton-Dieppe pour l’organisation des Jeux de la Francophonie a suscité de nombreux commentaires anti-francophones, certains allant même jusqu’à dire que «c’était bien dommage que le Nouveau-Brunswick ne se soit pas débarrassé des Acadiens».

Devant les protestations de la communauté acadienne, recommandant que soit rendue obligatoire la divulgation de son identité pour poster un commentaire sur le site de CBC/Radio-Canada, la société dite d’État a répliqué, par communiqué, expliquant que l’obligation de divulguer son nom sur un forum de discussions n’impliquerait pas l’obligation de tenir des propos courtois.

J’y vois deux problèmes. Premièrement, le double standard: si des propos similaires avaient pris pour cible un autre groupe «ethnique» ou «religieux», les commentaires auraient été immédiatement retirés. D’où la question qui me taraude depuis une décennie et mon arrivée ici: pourquoi, au Canada, peut-on dénigrer, lyncher verbalement les Acadiens, les Francophones, les Français (ça pullule au Québec tous les jours sur les ondes et dans les journaux) sans que personne n’y voit un problème?

Deuxièmement, en ce qui a trait aux Acadiens, il serait peut-être temps que le gouvernement fédéral développe un arsenal juridique pour criminaliser toute négation de la Déportation.

Il ne suffit pas de reconnaître les torts passés, il faut protéger la mémoire des victimes, éduquer les gens, bref, passer à des actions concrètes. Ce qui m’amène en Ontario.

 

Une série B

S’il fallait que j’enseigne un cours de communication politique, je prendrais volontiers les excuses présentées par le gouvernement ontarien pour le Règlement XVII comme cas d’étude. Pendant deux jours, on nous a rabâché les oreilles avec ça. Tout le monde affichait une belle unanimité, des sourires et de l’émotion, une vraie scène de série B.

Le moment que j’ai préféré, c’est l’épisode humoristique intitulé «tout est dans le timing» de nos amis du gouvernement. Ils ont calé leurs excuses entre la grande manifestation organisée par le Regroupement étudiant franco-ontarien (RÉFO) pour la création d’une université franco-ontarienne et l’annonce du budget du 25 février qui ne prévoyait rien pour le financement de la dite université.

Or, honnêtement, ces excuses, cent ans après, elles sont juste insultantes à moins qu’elles ne soient accompagnées d’une action concrète, la seule capable de réparer les torts causés par le Règlement XVII, à savoir l’ouverture «prochaine» d’une université franco-ontarienne avec des campus dans la province.

Or, nous sommes très loin du compte puisque le jeudi 3 mars, pendant la période des questions, voilà que l’inamovible ministre déléguée aux Affaires francophones, Madeleine Meilleure, a envoyé promener le projet de loi 104 de France Gélinas qui porte sur la création de l’université franco-ontarienne.

Alors, petit rappel: ce projet de loi a été approuvé par les députés libéraux en première et deuxième lecture. Mais là, il ne serait plus bon et le gouvernement va s’occuper de tout.

Il faut être patient, nous dit-on, puisque «nous avons bien attendu un siècle pour des excuses sur le Règlement XVII, nous pouvons bien attendre encore un siècle pour une université». Vous comprenez l’ironie?

La cerise sur le sundae, c’est la fin de semaine dernière avec la sortie du président de l’Association des étudiantes et étudiants francophones (AEF) de l’Université Laurentienne qui a déclaré qu’il n’était pas très chaud pour ce projet d’université franco-ontarienne.

Une fois encore l’emballement médiatique a provoqué un raccourci de taille, indiquant qu’il serait contre le projet. Quand on lit le communiqué, on s’aperçoit que c’est un peu plus compliqué. L’AEF est surtout inquiète et on peut comprendre ces étudiants. Une université franco-ontarienne dans le centre et le sud-ouest, qu’est-ce que cela pourrait signifier concrètement pour l’offre de programmes en français ailleurs? Les garderait-on? Passeront-ils à la trappe pour financer cette nouvelle université?

Ces excuses prouvent en tout cas que ce genre de geste ne sert qu’à deux choses: aux dominants à se sentir bien et à enterrer de vrais projets concrets.

 

Le 400e, une occasion manquée

Enfin, parmi toutes ces sorties rocambolesques, il faut souligner celle de certaines personnalités à travers la province qui ont critiqué les dépenses autour du 400e anniversaire de présence française en Ontario. Une sortie salutaire parce qu’en effet, une fois encore, au-delà de l’apparente unanimité autour de ces célébrations, certains – et j’en fais partie – ont ressenti un certain malaise.

Plusieurs raisons derrière cela. Tour d’abord, même si Champlain a entretenu de plutôt bonnes relations avec les peuples autochtones, il représente quand même le début d’une aventure qui n’en demeure pas moins coloniale. Alors 400 ans après, on aurait pu utiliser cette opportunité pour engager une grande conversation avec les Autochtones et avec les Métis. Parce que tant que cette conservation n’aura pas lieu, il n’y aura pas de travail de mémoire serein qui pourra débuter; on continuera à vivre dans ce passé tâché du colonialisme.

Nous avons perdu une très belle occasion de construire un futur avec nos voisins et nos cousins, et surtout, on s’interrogera encore pendant longtemps de savoir pourquoi, en 2015, on a trouvé bon de fêter le début du colonialisme français en Huronie.

Ensuite, des millions ont été dépensés pour organiser des festivités – dont le caractère folklorique de certaines est relativement mal venu – et nous sommes en droit de nous poser la question de savoir si ces millions n’auraient pas pu, par exemple, servir à «bonifier l’offre des programmes en français dans le postsecondaire».

Tout soutien à l’organisation de manifestations culturelles est toujours la bienvenue mais ne préfèrerait-on pas que cet argent serve à la construction de salles culturelles dont nous aurions la gestion, à la pérennité des organismes culturels et artistiques et à leur épanouissement, plutôt qu’à des événements ponctuels?

Au final, je pense surtout que ces célébrations relèvent encore une fois d’une logique de «préservation», ce funeste terme qui se trouve dans le préambule de la Loi sur les services en français. Préserver donc, comme on préserve les espèces en voie de disparition. Ça sent le renfermé, le vieux, le passé. Ces célébrations ont été une fois de plus l’occasion pour la majorité de nous muséifier et de nous folkloriser.

Des excuses, des actes symboliques, des grands raouts où tout le monde se sert la patte, se tape sur l’épaule, où l’on fait de beaux discours «dans les deux langues», ce ne sont pas des actions. Cela ne nous sauvera pas de l’assimilation et cela ne fait certainement pas rêver nos enfants d’avenir en français.

Alors, est-ce qu’on pourrait un jour passer à l’action? Laisser le passé derrière nous, là où il doit être, et bâtir, s’inscrire dans le futur, regarder devant, poser des pierres et des gestes concrets?

 

Aurélie Lacassagne est professeure agrégée en sciences politiques à l’Université Laurentienne. 

Note: Les opinions exprimées dans les chroniques publiées sur #ONfr n’engagent que leurs auteur(e)s et ne sauraient refléter la position de #ONfr et du Groupe Média TFO.