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Radicalisme: jeunes Franco-Ontariens sous surveillance

Les services psychologiques du Centre francophone de Toronto ont dû intervenir auprès de certains jeunes aux comportements inquiétants. Thinkstock

[EXCLUSIF]
TORONTO – Aucun groupe de la société n’est épargné par le problème de radicalisation. De jeunes francophones de Toronto inquiètent leur entourage et sont suivis de près par des intervenants spécialisés.

ÉTIENNE FORTIN-GAUTHIER
efgauthier@tfo.org | @etiennefg

«C’est un problème réel. Pas énorme, mais pointu et qui peut avoir des conséquences mortelles», fait savoir Ali Liénaux, directeur général adjoint du Centre francophone de Toronto. En tant que travailleur social et thérapeute, il aide depuis trois décennies des clientèles aux problèmes complexes.

Il a confirmé à #ONfr que les services psychologiques du Centre francophone de Toronto ont dû intervenir auprès de certains jeunes aux comportements inquiétants.

«On parle d’une poignée de cas. Ce n’est pas un chiffre énorme, mais c’est bien là le problème. Le chiffre n’a pas besoin d’être énorme pour avoir un impact», dit-il. Le Centre francophone déploie ses équipes de spécialistes dans des dizaines d’écoles primaires et secondaires francophones de la Ville reine.

Pour des raisons de confidentialité, M. Liénaux préfère taire le nombre exact de jeunes de langue française qui inquiètent leur milieu. Il tient à ajouter que dans l’éventualité d’une escalade dans le niveau de radicalisation, ses experts alertent les policiers. «Lorsqu’on a assez de pièces pour confirmer que la radicalisation a suivi son cours, alors on collabore avec les autorités, comme avec la Gendarmerie royale du Canada, qui ont des programmes pour les écoles», dit-il.

La radicalisation n’est pas une affaire de religion ou de groupes ethniques en particulier, insiste-t-il. Impossible de dresser un profil type, ajoute M. Liénaux. «On ne fait pas affaire à du terrorisme de l’extérieur qui a été exporté ici. Ce sont des gens qui ont eu la chance d’avoir une éducation, un milieu, une famille», explique le spécialiste. Le radicalisme n’est pas non plus exclusif à l’État islamique, souligne M. Liénaux, qui évoque les menaces posées par d’autres groupes et l’attrait qu’ils peuvent avoir pour certains jeunes.

 

Un milieu en crise

Si les jeunes en voie de radicalisation ont un entourage, leur famille est bien souvent frappée par des crises et des déchirements. «Leur milieu familial peut être tellement dysfonctionnel que ces individus peuvent avoir peu d’influence positive de leur famille», explique M. Liénaux.

Des jeunes s’égarent ainsi sur Internet, consultent des contenus de groupes radicaux et se laissent influencer. Au contraire, un adolescent évoluant dans un milieu sain bénéficierait des échanges qu’il aurait avec ses parents et poserait un regard critique sur les vidéos qu’il pourrait avoir visionnées en ligne.

Le directeur général adjoint du Centre francophone de Toronto explique que la radicalisation touche bien souvent des jeunes qui ont d’autres problèmes psychologiques. Ce cocktail de troubles mentaux peut s’avérer explosif.

Comme l’ont démontré nombre de cas récents, les jeunes radicalisés peinent souvent à donner du sens à leur vie. Les jeunes Canadiens qui ont décidé de se joindre à l’État islamique au cours des derniers mois ont bien souvent signé leur arrêt de mort, souligne Ali Liénaux.

«C’est vrai que ça peut être compliqué d’évoluer dans une société comme la nôtre, très complexe. Pour certains individus, il peut y avoir une tentation d’aller vers ce qui est en apparence plus simple. Mais les jeunes lorsqu’ils arrivent là-bas, le conditionnement étant ce qu’il est, ils deviennent de la chair à canon», rappelle-t-il.

 

Garder l’œil ouvert

L’école et la famille sont en première ligne et jouent un rôle de prévention sans égal pour identifier la menace que peut poser une personne, souligne le directeur général adjoint du Centre francophone de Toronto.

Le milieu doit être sensible aux changements de comportements, insiste Ali Liénaux. «Dans un des cas auquel je pense, ça a commencé par le fait de ne pas rentrer certains soirs. Ensuite, il ne rentrait plus pendant des semaines complètes. Il ne participait plus du tout à la vie familiale. Il faut un terrain favorable pour que la radicalisation s’implante», dit-il.

Bien souvent, les jeunes en voie de radicalisation font connaître d’une façon ou d’une autre leur nouvel état d’esprit à leurs proches ou encore sur les médias sociaux, observe M. Liénaux. «Par exemple, leurs amis peuvent constater qu’ils se referment sur eux-mêmes. Par le biais de Facebook, ils peuvent aussi exposer des idées dérangeantes qui peuvent faire penser qu’ils embrassent dorénavant des théories violentes», dit-il.

Les échanges que les intervenants du Centre francophone de Toronto avec les enseignants sont primordiaux pour détecter la menace. «Il faut intervenir le plus vite possible et généralement, ça peut être positif», souligne l’expert.

Y a-t-il assez de ressources en français pour lutter contre la radicalisation? «En matière de santé mentale, on a toujours besoin de plus. Si on avait plus de moyens, on serait plus efficace», souligne Ali Liénaux. Il faut aussi investir dans l’éducation et dans davantage de programmes de prévention, selon lui.

Étienne Fortin-Gauthier
Étienne Fortin-Gauthier
efgauthier@tfo.org @etiennefg

Étienne Fortin-Gauthier est journaliste depuis une dizaine d’années. Il a collaboré à plusieurs grands médias canadiens et européens, dont La Presse Canadienne, le quotidien La Presse, l’Agence France-Presse et le groupe de presse L’Avenir (Belgique). Il s’est initié aux dossiers de la francophonie canadienne lors d’un séjour au Réseau francophone d’Amérique, qui travaille de près avec les stations radiophoniques francophones en milieu minoritaire. Étienne est diplômé de l’École des affaires publiques et internationales de Glendon, à Toronto, et du programme bidisciplinaire en communication et science politique de l’Université de Montréal.