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Propos francophobes: un phénomène isolé?

Les médias sociaux ont amplifié le phénomène de propos haineux contre les francophones. iStock

OTTAWA – La publication de propos francophobes dans la section commentaires du site Internet de CBC Nouveau-Brunswick marque-t-elle la résurgence d’un phénomène déjà observé par le passé ou un simple fait isolé? #ONfr a consulté plusieurs spécialistes à travers le Canada.

BENJAMIN VACHET
bvachet@tfo.org | @BVachet

«Imaginez si tous les Acadiens avaient été retirés du Nouveau-Brunswick et de la Nouvelle-Écosse lors de la déportation. Imaginez à quel point la situation serait meilleure»…

Des propos comme ceux-ci, diffusés dans la section «commentaires» du site Internet de CBC Nouveau-Brunswick à la suite d’articles portant sur des enjeux linguistiques, ont choqué. Pour y répondre, plusieurs personnalités néo-brunswickoises se sont fendues d’une lettre de plainte à l’intention de la CBC.

«Notre lettre n’est pas simplement due aux commentaires haineux récemment publiés, mais à une succession dans le temps. Dans un contexte économique difficile, le bilinguisme est devenu la raison de tous les maux», explique le professeur de l’Université de Moncton, spécialiste des droits linguistiques, Michel Doucet.

Pour la professeure à l’École d’études politiques et titulaire de la Chaire de recherche sur la francophonie et les politiques publiques de l’Université d’Ottawa, Linda Cardinal, la conjoncture économique n’explique pas tout.

«Ça part avant tout d’une certaine ignorance, de mythes qui sont perpétués… C’est un phénomène qui s’explique comme le racisme: il faut trouver un bouc-émissaire, un responsable facile à désigner pour expliquer un problème compliqué.»

 

Un phénomène historique et pancanadien

Le professeur d’histoire à l’Université de Saint-Boniface, Patrick Noël, rappelle que le phénomène n’est pas nouveau.

«Ça existe depuis la naissance de la Confédération! Même si l’objectif de départ était de construire le pays autour de deux peuples fondateurs, il y a longtemps eu un certain mépris pour le fait français de la part d’une frange de la population. On a pu en observer les conséquences en Ontario, en Nouvelle-Écosse et au Nouveau-Brunswick, puis plus tard au Manitoba, quand dans les années 80, les bureaux de la Société Franco-Manitobaine ont été incendiés.»

En Ontario, le président de l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario (AFO), Denis Vaillancourt, a bien évidemment suivi la controverse.

«CBC doit mettre en place un filtre, comme c’est le cas sur d’autres sites Internet. La liberté d’expression ne doit pas justifier la haine d’autrui. Et le diffuseur public ne doit pas oublier sa mission de promouvoir l’unité canadienne!»

Réaliste, ce dernier sait que l’Ontario aussi n’est pas à l’abri de tels dérapages.

«Il ne faut pas se leurrer, il y a des radicaux partout qui sont opposés à l’avancement de la francophonie. D’autres sont contre pour des raisons économiques, ils pensent que ça coûte trop cher. Mais je reste persuadé que ça reste marginal.»

Pour illustrer la situation ontarienne, Mme Cardinal rappelle le climat explosif qui a régné lors de l’adoption du règlement d’affichage bilingue obligatoire dans la municipalité de Russell, en 2008. Récemment encore, mieux valait être de bonne humeur avant de lire les sections «commentaires» de certains sites Internet à la suite des excuses du gouvernement ontarien pour le Règlement XVII.

«J’avais commencé à compiler les commentaires sur plusieurs sites Internet en 2006, mais je me suis découragée car il y en avait trop. Ce qui revient souvent, c’est que les francophones ne font que se plaindre et qu’ils devraient aller au Québec s’ils ne sont pas contents.»

Justement, au Québec, la sociologue Maryse Potvin, professeure à la Faculté des sciences de l’éducation de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), a étudié le phénomène dans la presse anglophone, après le référendum de 1995.

«Aujourd’hui, le phénomène est moins fort vis-à-vis des Québécois qui sont plus vus comme une société concurrente que comme une minorité. Ils ont gagné une certaine légitimité avec le mouvement souverainiste. La francophobie cible donc plus les francophones hors Québec qui eux restent minoritaires. Il y a une vision assimilatoire qui perdure, même chez certains francophones.»

 

Le Nouveau-Brunswick plus visé

Le Nouveau-Brunswick serait particulièrement visé, selon M. Noël, qui rappelle qu’en 1991, la province a eu pour opposition officielle le Confederation of Regions Party du Nouveau-Brunswick (COR-NB) dont l’objectif central était l’abolition du bilinguisme officiel.

Aujourd’hui encore, la People’s Alliance of New Brunswick poursuit le combat de manière plus nuancée, en justifiant sa dénonciation du bilinguisme par un argument économique. De son côté, Equal Rights for New Brunswick se montre très actif sur les médias sociaux.

«Le fait d’être la seule province bilingue explique peut-être que ce phénomène y soit plus présent, d’autant que proportionnellement, la population francophone a un certain poids politique que les autres communautés francophones hors Québec n’ont pas. Ailleurs, la majorité s’y sent peut-être moins dérangée», pense M. Doucet.

L’historien de l’Université Saint-Boniface considère que le phénomène s’est amplifié dans les années 60 avec la commission Laurendeau-Dunton qui recommandait le bilinguisme au niveau fédéral, mais aussi au Nouveau-Brunswick.

«Ça a marqué une renaissance de l’identité acadienne, une prise de conscience collective qui a entraîné une organisation politique et des revendications.»

Mais avec la disparition du COR-NB en 1995, M. Noël pensait que le mouvement anti-bilinguisme s’était affaibli, jusqu’à l’apparition des médias sociaux.

«Les médias sociaux et les blogues sont devenus de lieux d’épanchement accessibles pour des gens frustrés. Sans filtre, ça peut vite dégénérer», analyse Mme Potvin.

Les défenseurs du bilinguisme doivent contre-attaquer pour M. Doucet.

«Nous sommes dans une période très tendue, il ne faut pas faire l’autruche. Les médias sociaux ont libéré la parole et il faut qu’il y ait un contrepoids aux débordements pour marginaliser la minorité francophobe.»

 

Besoin de leadership

Les personnalités consultées s’entendent sur un point, le problème n’est pas facile à enrayer. Mais pour commencer, tous pensent qu’il faut un leadership fort.

«La minorité francophobe est assez audible pour influencer la classe politique qui, sans soutenir directement son point de vue, est devenue très frileuse à l’idée d’aborder les dossiers linguistiques. Le problème, c’est que si la défense de l’importance du bilinguisme et de sa valeur ne vient pas des politiciens, ça donne l’impression que ça ne compte que pour la minorité francophone.»

Après bien des hésitations, le premier ministre du Nouveau-Brunswick, Brian Gallant, a fini par intervenir, tout comme plusieurs politiciens et personnalités anglophones de la province.

En Ontario, même si M. Vaillancourt assure que le gouvernement de Kathleen Wynne est favorable à la francophonie, il reconnaît que celui-ci reste lui aussi prudent au moment d’agir.

«On le voit avec les désignations discrétionnaires à Kingston ou Markham, on veut un consensus et éviter de faire trop de bruit. Raison pour laquelle les francophones d’Oshawa attendent encore

Au niveau fédéral, la ministre du Patrimoine canadien, Mélanie Joly s’est dite préoccupée. En appui aux francophones du Nouveau-Brunswick, le porte-parole aux langues officielles pour le Nouveau Parti démocratique (NPD), François Choquette, a envoyé une lettre au directeur des médias numériques de CBC, Brodie Fenlon.

«Le gouvernement fédéral prend les langues officielles pour un acquis et ne s’en soucie guère, explique Mme Cardinal. C’est une question qui a été dépolitisée car elle est source de conflit. On lui a préféré la célébration de la diversité car c’est plus rassembleur et que ça ne nécessite aucun effort. Mais en dépolitisant les langues officielles et le bilinguisme, on a caché le problème sous le tapis et laissé un vide qu’une minorité francophobe a rempli.»

Selon la sociologue Maryse Potvin, il y a urgence d’agir.

«Quand on ouvre la porte à ce genre de discours et qu’on ne la ferme pas, il y a un risque de banalisation et d’effet boule-de-neige. Ça peut escalader.»

 

 

 

Benjamin Vachet
Benjamin Vachet
bvachet@tfo.org @BVachet

Originaire de France, Benjamin Vachet vit au Canada depuis plus de dix ans. Titulaire d'un baccalauréat en Administration économique et sociale et d'une maîtrise de journalisme, il a commencé sa carrière en France, avant de la poursuivre au Canada. Il a travaillé pour les hebdomadaires Le Reflet, puis L’Express Ottawa et pour la radio francophone d’Ottawa, Unique FM. Il a rejoint le Groupe Média TFO en 2014. Passionné de politique ontarienne, fédérale et internationale, Benjamin cumule plus de treize années d’expérience en presse écrite, radio et télévision.