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Pas «cool» le français? Le défi de l’immersion française

Plus de 200 jeunes ont participé au forum de l'organisme Le français pour l’avenir, à Toronto. Crédit image: Étienne Fortin-Gauthier

TORONTO – Si l’immersion française continue de gagner en popularité, plusieurs jeunes anglophones associent l’apprentissage de l’autre langue officielle du pays comme un fardeau, observent de nombreux intervenants. Malgré un financement qualifié d’«insuffisant», l’organisme Le français pour l’avenir tente de changer cette perception.

ÉTIENNE FORTIN-GAUTHIER
efgauthier@tfo.org | @etiennefg

«Quand tu rentres en immersion, ta vie se sépare. Tu continues à écouter des films en anglais, à sortir avec tes amis en anglais, à vivre avec ta famille en anglais. Tout ce qui est agréable se fait en anglais. Tout ce qui est académique, comme les devoirs et les cours, devient en français. Ça peut créer une perception négative face au français. C’est vrai, plusieurs disent que le français ce n’est pas  »cool »», explique Pier-Nadeige Jutras, directrice de l’organisme Le français pour l’avenir.

Son organisme s’est donné pour mandat de montrer un autre visage du français à tous ces jeunes anglophones. «On veut faire sortir les jeunes de leurs salles de classe pour qu’ils vivent une expérience en français hors du commun. Leur faire voir qu’on peut s’amuser en français et qu’il y a un futur prometteur pour les citoyens bilingues», ajoute-t-elle.

Le français pour l’avenir a organisé un grand forum rassemblant plus de 200 jeunes à Toronto, le lundi 10 avril. Ils ont pu suivre différents ateliers, notamment pour les aider à bâtir leur confiance de s’exprimer en français auprès de leurs amis ou encore pour les encourager à s’approprier les réseaux sociaux dans la langue de Molière.

Mathieu Gingras, directeur du développement de l’Université de Moncton et défenseur des langues officielles, a pris la parole devant les jeunes. Il les a invités à parler publiquement en français et à être des leaders francophiles dans leur école ou leur communauté. «La peur gagne trop souvent. Il y a une gêne de parler français pour plusieurs d’entres eux, d’être jugé en raison de leur accent ou de faire des erreurs. Plusieurs jeunes vont préférer dire qu’ils ne parlent tout simplement pas français», observe-t-il.

Il s’attriste de voir que certains parents motivent leurs enfants à apprendre le français en s’appuyant sur des arguments professionnels. «C’est pas parce qu’on fait de l’immersion qu’on va avoir une meilleure job. Non, c’est plutôt ce que le français et une seconde langue t’auront permis de devenir qui va être marquant et probablement te permettre d’avoir un meilleur emploi», lance-t-il.

«Certains jeunes voient le français comme une note pour un cours ou un ajout à un curriculum vitae. Ce n’est pas vivre une langue ça. Il faut que ça soit plus que des devoirs pour eux, que ça les habite et que ça devienne une passion» – Mathieu Gingras

Le français qui «change une vie»

Si dans les salles de classe, la motivation des élèves n’est pas toujours là, ceux qui étaient présents au forum faisaient preuve d’un grand enthousiasme face au français. C’était notamment le cas pour Matt Coulthard et Nathaniel Doody de l’École secondaire Sir Wilfried Laurier. Ils admettent cependant qu’ils ne sont pas représentatifs de tous les élèves ontariens.

«Il faut trouver une passion et un plaisir pour l’apprentissage du français! Car, il y a une fine ligne entre aimer ça et ne pas aimer ça. C’est une question d’état d’esprit», affirme Matt. «Avec mes amis, nous blaguons en français. On s’amuse et on a du plaisir à s’exprimer dans une autre langue. Je crois que plusieurs autres jeunes ne vivent pas le français hors des classes où ils sont forcés de le faire», complète-t-il.

«Il reste quand même que plusieurs croient que l’apprentissage du français est une perte de temps», lance Nathaniel, réaliste. De son point de vue, les Canadiens anglophones devraient chérir l’offre qui leur est faite d’apprendre l’autre langue du pays.

«Je suis originaire d’Angleterre où il faut payer des montants de fou pour apprendre le français. Ici, c’est un cadeau de pouvoir l’apprendre gratuitement à l’école» – Nathaniel Doody

D’autres élèves admettent que leur intérêt premier est purement professionnel. «Je veux étudier en commerce et c’est important de pouvoir parler plusieurs langues. Qu’il s’agisse du français ou d’une autre langue», dit Adam Blanchard. Son école a un club francophone et cela favorise la motivation des élèves, notamment grâce à des voyages dans des destinations francophones.

Plusieurs affirment que l’influence parentale a joué un rôle énorme dans leur décision de suivre un programme d’immersion ou tout simplement de le poursuivre, malgré les embûches. «Mes parents m’ont placée à la garderie en français et j’ai continué jusqu’à ce jour. Je n’ai jamais vraiment pensé à arrêter de l’apprendre. C’est bon d’avoir le français dans sa petite poche pour qu’on puisse le sortir lorsque cela est utile», dit Naomi Nhial.

 

Hughie Batherson a participé au forum. Canadien anglophone originaire de Cap-Breton, en Nouvelle-Écosse, il dit illustrer l’impact positif que peut avoir l’apprentissage du français dans une vie. «Je ne voulais pas me priver de l’apprentissage de l’autre langue officielle de mon pays. Ça a changé ma vie. Je n’ai jamais travaillé en français, mais ça m’a ouvert beaucoup de portes professionnelles», révèle-t-il.

Mais ce n’est pas seulement une affaire de boulot, insiste-t-il. «Au niveau humain, de l’ouverture d’esprit et de la vision du monde, ça ouvre les horizons. Je vois le monde différemment depuis que j’ai appris le français», souligne M. Batherson.

 

Ressources manquantes

Si le nombre d’élèves suivant des programmes d’immersion en français est en croissance, les ressources pour les aider hors des salles de classe sont limitées, dénonce Pier-Nadeige Jutras.

«Il y a des milliers de jeunes en immersion à travers le pays. J’aimerais tous les rejoindre avec nos programmes, mais il faudrait parler à Justin Trudeau pour qu’il nous donne plus de financement.»

Il faut plus que des belles paroles en matière de bilinguisme au pays, croit-elle.

«Il y a encore beaucoup de choses à faire en matière de langues officielles qui requièrent un investissement financier. Il faut un système de soutien à l’extérieur des classes. Actuellement, il est précaire» – Pier-Nadeige Jutras

Le dernier budget fédéral l’a laissée sur sa faim. «Malheureusement, avec le budget qui est sorti, nous n’avons pas eu d’investissements supplémentaires. Donc, depuis dix ans, on a le même budget. Avec l’inflation, cela veut dire que nous avons moins d’argent», souligne-t-elle.

Étienne Fortin-Gauthier
Étienne Fortin-Gauthier
efgauthier@tfo.org @etiennefg

Étienne Fortin-Gauthier est journaliste depuis une dizaine d’années. Il a collaboré à plusieurs grands médias canadiens et européens, dont La Presse Canadienne, le quotidien La Presse, l’Agence France-Presse et le groupe de presse L’Avenir (Belgique). Il s’est initié aux dossiers de la francophonie canadienne lors d’un séjour au Réseau francophone d’Amérique, qui travaille de près avec les stations radiophoniques francophones en milieu minoritaire. Étienne est diplômé de l’École des affaires publiques et internationales de Glendon, à Toronto, et du programme bidisciplinaire en communication et science politique de l’Université de Montréal.