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Monument ou pierre tombale?

Le monument dédié aux Franco-Ontariens à Toronto sera situé à l'intersection des rues University et College. Archives

[CHRONIQUE]

Si vous aviez gagé qu’on avait terminé de célébrer le 400e anniversaire de présence francophone en Ontario, vous avez perdu votre pari. On dirait que le gouvernement s’est donné comme objectif de célébrer l’Ontario français autant de fois que Champlain a traversé l’océan Atlantique.

DIÉGO ELIZONDO
Chroniqueur invité
@Diego__Elizondo

Pour la ministre déléguée aux Affaires francophones, Marie-France Lalonde, le 400e continue. Elle a annoncé le 8 février qu’un monument dédié aux Franco-Ontariens sera érigé près de Queen’s Park d’ici 2018 (une année électorale). Ce monument prévu depuis 2013, s’inscrit dans les festivités du 400e anniversaire de présence francophone en Ontario… entamées par d’autres il y a bientôt sept ans et terminées il y a déjà un an.

Cette annonce concrétise la vision symbolique et festive qu’a le gouvernement libéral de la francophonie ontarienne: s’il consent bien de la célébrer (à sa guise), c’est surtout pour favoriser ses intérêts politiques, tout en s’assurant d’une couverture médiatique positive.

On ne peut pas dire que l’empressement est le même lorsque vient le temps de subventionner les projets de la communauté. #ONfr nous apprenait que sur près de 600 subventions annoncées jusqu’ici dans le cadre du 150e de l’Ontario, moins d’une trentaine sont dédiées à des organismes francophones.

 

Ça va être ta fête! (encore)

Depuis qu’il est au pouvoir, le gouvernement libéral est passé maître dans l’art du symbolisme pour les Franco-Ontariens: la devise ontarienne en français sur les plaques d’immatriculation en 2010, la création de la journée franco-ontarienne les 25 septembre et en 2016, avec les excuses pour le Règlement XVII.

Malgré tout ce symbolisme, le gouvernement ne s’est pas rallié à l’argument d’Ottawa Ville bilingue qui soutient qu’une officialisation du bilinguisme à la municipalité serait un symbole fort, surtout en cette année du 150e de la Confédération canadienne. Oubli volontaire? Il faut plutôt y voir que le symbolisme franco-ontarien prisé par le gouvernement ontarien doit surtout être inoffensif.

Qu’on me comprenne bien: je suis partisan de la commémoration historique qu’elle soit patrimoniale, toponymique ou artistique. Pour la communauté, la mémoire est essentielle. J’estime aussi que la commémoration permet de faire sortir l’histoire de sa marginalité et de la populariser (avec toutes les failles que cela peut comporter). Ce qui m’agace, c’est lorsque l’État commémore à un point tel qu’il en fait une pierre angulaire de ses politiques publiques envers les Franco-Ontariens.

 

«Se souvenir de demain»

On en connaît peu sur le monument de 900 000 $. Marie-France Lalonde et Carol Jolin ont tous deux simplement parlé d’un facteur «wow!» Pour la substance, on repassera…

L’objectif de la conférence de presse était de présenter le site sélectionné et de réitérer l’engagement du gouvernement envers le projet. Une autre conférence de presse suivra, sans doute, pour présenter le concept choisi, une autre pour la pelletée de terre incontournable et encore une autre, une fois le monument complété, question d’y prendre devant un ego-portrait pour la postérité. Vous voyez comment avec un seul monument, le gouvernement réussit à quadrupler les bonnes annonces?

Pour l’instant, il serait difficile d’imaginer que le monument de Queen’s Park commémore la lutte au Règlement XVII (moment fondateur de l’Ontario français, s’il en fût) ou qu’il ressemble aux quatorze autres Monuments de la francophonie en province. Allons donc, un drapeau franco-ontarien géant à Queen’s Park? On va se garder une petite gêne…

Bien qu’en son temps, Madeleine Meilleur parlait d’un monument en honneur de Champlain, Marie-France Lalonde souhaite plutôt que le monument soit tourné vers l’avenir: «Le monument ne vise pas uniquement à commémorer l’histoire. Il se veut aussi un signe du rayonnement futur de la communauté» a-t-elle déclaré.

Bref, un monument justifié au nom de la longévité et de l’enracinement de la communauté franco-ontarienne visera à commémorer ce qu’elle sera dans l’avenir? Le gouvernement cherche à se souvenir de demain.

 

Le statut des statues

Le monument franco-ontarien sera situé à l’intersection nord-ouest de l’avenue University et de la rue College, à l’extrême sud des terrains de Queen’s Park, à quelques mètres des pavillons de l’University of Toronto (UofT). De cet endroit, la ministre dit que c’est «une intersection très fréquentée par une nouvelle génération de bâtisseurs et de leaders et que le monument sera aligné visuellement avec Queen’s Park. Il rappellera les liens forts entre la communauté franco-ontarienne et la belle province de l’Ontario».

Tiens? J’ignorais que UofT était subitement devenue l’Université franco-ontarienne et que le Québec n’était plus la belle province.

Une fois portée à terme, d’un côté, bien loin des autres statues, sera le monument franco-ontarien. De l’autre, plus près de Queen’s Park, continueront de trôner les statues de Lord Simcoe, de George Brown et de Sir James P. Whitney. Le premier se donna comme mission de rayer tous les toponymes francophones et amérindiens du Haut-Canada, le deuxième vomissait son anticatholicisme dans des pages entières du Globe et le dernier a introduit le Règlement XVII, en 1912.

Ne cherchons pas de constance dans les commémorations ontariennes: la province célèbre cette année son 150e, mais avait fêté son bicentenaire en 1984…

Une constance, par contre: à la fin janvier, Statistique Canada projetait que d’ici 2036, la francophonie canadienne (langue maternelle) passera de 3,8 % à 2,7 % (1,8 % en langue d’usage). Dans l’Est et le Nord des bastions franco-ontariens se dépeuplent. Pendant ce temps, le gouvernement ontarien est toujours loin d’atteindre la cible de 5 % d’immigrants francophones.

Mais je m’égare. Gardons plutôt le cœur à la fête: c’est le 400e! L’Ontario français aura son nain de jardin en bronze dans les jardins de Queen’s Park.

Je suis persuadé que bien installé du haut de son socle, Sir James Whitney est mort de rire. Lui, il sait qu’il n’est pas menacé de disparaître.

 

Diego Élizondo est étudiant à la maîtrise en histoire à l’Université d’Ottawa. 

Note: Les opinions exprimées dans cette chronique n’engagent que son auteur et ne sauraient refléter la position de #ONfr et du Groupe Média TFO.