#Canada, #Francophonie, #Ontario

Montfort, une exception dans le recrutement en santé

Les professionnels de santé qui parlent le français ne manquent pas, mais ils sont difficiles à identifier. Archives #ONfr

[MONTFORT, 20 ANS APRÈS]

OTTAWA – Depuis la crise de 1997, l’Hôpital Montfort n’a cessé de se développer. Si pendant les années d’incertitude, son recrutement a tourné au ralenti, l’hôpital a atteint en janvier le nombre de 1800 employés, contre environ 600 personnes il y a 20 ans. De quoi offrir davantage de services de santé en français, là où le reste de la province peine encore.

BENJAMIN VACHET
bvachet@tfo.org | @BVachet

«Comme tout le monde, nous avons des défis de recrutement, notamment pour attirer et garder les meilleurs éléments, mais aussi parce que nos postes sont désignés bilingues. Mais nous sommes relativement privilégiés, car nous nous trouvons dans une région où il y a beaucoup de francophones et où notre réputation est établie», explique Caroline Roy-Egner, vice-présidente ressources humaines de l’Hôpital Montfort.

La menace de fermeture qui a plané sur l’hôpital lui a aussi servi à se faire connaître et lui confère une aura propre à attirer des professionnels de santé soucieux de travailler en français.

Et dans la capitale du Canada, les candidats ne manquent pas avec 7 045 personnes capables de s’exprimer en français, soit 41,9 % de tous les professionnels de santé de la ville en 2011, selon Statistique Canada.

La désignation de l’Hôpital Montfort comme centre hospitalier universitaire en 2013 a également permis de confirmer son rôle de formation des professionnels de la santé en français, afin d’assurer la relève.

«Notre rôle va au-delà d’Ottawa puisqu’il s’agit de former des professionnels en français pour toute la province. Nous sommes le seul hôpital en Ontario à le faire!»

Ce mandat provincial est d’ailleurs une des priorités de l’institution franco-ontarienne qui veut développer des cours virtuels accessibles à tous, selon Mme Roy-Egner.

Car à l’extérieur d’Ottawa, en Ontario et dans le reste du Canada à l’extérieur du Québec, il n’est pas toujours évident de recruter du personnel capable de parler français, et donc de fournir des soins de santé en français.

 

Chiffres positifs

Paradoxalement, ce ne sont pourtant pas les professionnels qualifiés qui manquent. Dans une étude publiée en janvier dernier, Professionnels de la santé et minorités de langue officielle au Canada, 2001 et 2011, Statistique Canada indiquait la présence de 18 845 personnes capables de s’exprimer en français, en 2011, en Ontario, sur un total de 414 990 professionnels de la santé, soit une hausse de 21,8 % en dix ans.

Dans le sud-ouest de la province, la hausse du nombre de ces professionnels bilingues a été de 19,4 % sur les derniers dix ans. Dans le nord-est, elle a atteint 18,3 %. À Toronto, les professionnels de la santé capables de s’exprimer en français ne représentent que 9,3 % de tous les professionnels, mais ils sont quand même 9 330 à pouvoir offrir des services en français.

«On voit qu’il y a beaucoup de professionnels de la santé qui parlent français en Ontario, et c’est pareil dans tout le Canada à l’extérieur du Québec. C’est une richesse inexploitée dans le système», remarque Michel Tremblay, directeur général de la Société santé en français (SSF). «Le problème, c’est que cela ne se traduit pas sur le terrain par un meilleur accès à des services de santé en français.»

Dans tout le Canada, à l’extérieur du Québec, 103 830 professionnels de la santé peuvent converser dans la langue de Molière, mais seulement 45 450 d’entre eux utilisent régulièrement le français au travail.

«Certains craignent de le dire de peur de voir leur charge de travail considérablement augmenter», suggère M. Tremblay.

 

Manque de données

La présidente-directrice générale du Réseau des services de santé en français de l’Est de l’Ontario, Jacinthe Desaulniers souligne que l’un des plus importants problèmes est celui du manque de données.

«L’enjeu de l’accès aux services de santé est plus complexe que le simple nombre de professionnels capables de parler en français. Actuellement, on ne sait pas où sont ceux qui peuvent s’exprimer en français, où sont les patients qui auraient besoin de services et où ces services sont disponibles.»

Cette situation a été dénoncée dans le Livre blanc en santé, publié en 2014 par l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario (AFO).

«Il faudrait pouvoir recueillir des données linguistiques sur la carte de santé afin de mieux connaître les besoins réels. Si une institution sait qu’il y a une demande pour des services en français, ça devient plus évident pour elle de recruter du personnel bilingue», explique le président de l’AFO, Carol Jolin.

Dans un échange de courriels avec #ONfr, le ministère de la Santé de l’Ontario se défend, indiquant que les cartes sont bilingues et qu’il communique avec les patients dans la langue officielle de leur choix.

Mais pour les organismes francophones, les renseignements demandés devraient être plus ciblés, ce qui ne serait pas difficile à mettre en place, selon Mme Desaulniers.

«Il suffirait de demander aux patients, quand ils renouvellent leur carte de santé, quelle est leur langue maternelle et dans quelle langue ils se sentent le plus à l’aise. Ça s’est fait à l’Ile-du-Prince-Édouard, et c’est une information très utile pour planifier les besoins et y répondre.»

L’AFO recommandait également que soit facilitée la reconnaissance des titres professionnels, notamment pour les francophones venus d’autres pays.

L’organisme porte-parole des Franco-Ontariens espérait que certaines de ses recommandations se retrouveraient dans le projet de loi 41 de 2016 donnant la priorité aux patients du gouvernement de Kathleen Wynne. S’il n’a pas été entendu, l’organisme veut continuer à faire pression sur la province pour que des aménagements soient faits dans la mise en œuvre de la loi.

 

Besoins de formation

Bien que les professionnels de santé qui parlent le français ne manquent pas, selon les chiffres de Statistique Canada, l’organisme milite aussi pour une formation en santé plus accessible à travers la province. Un argument de plus pour la création d’une université de langue française, selon M. Jolin.

«L’université franco-ontarienne pourrait offrir une formation en santé en français et éviter que les étudiants viennent se former à Ottawa et ne retournent jamais dans leur communauté ensuite.»

Un avis que partage M. Tremblay.

«Il faut développer des programmes en français ailleurs qu’à Ottawa, en collaboration avec l’Hôpital Montfort. Il y a un manque de formation dans le sud de la province où il y a pourtant une demande croissante.»

Pour améliorer la situation, le Consortium national de formation en santé (CNFS), qui regroupe plusieurs établissements de formation postsecondaire à travers le Canada, travaille à offrir un accès accru à des programmes d’études dans le domaine de la santé aux francophones issus des collectivités en situation minoritaire.

«Certains programmes ne sont pas disponibles dans la province d’origine alors nous recrutons des étudiants qui viennent à Ottawa se former, puis les encourageons ensuite financièrement à retourner faire leur stage dans leur communauté d’origine, car ils sont alors plus enclin à s’y installer», explique Nicole Lavoie, directrice des opérations au CNFS.

 

Tout au long de la semaine, #ONfr revient sur le vingtième anniversaire du grand ralliement de SOS Montfort. Pour en savoir plus: http://www5.tfo.org/onfr/

Benjamin Vachet
Benjamin Vachet
bvachet@tfo.org @BVachet

Originaire de France, Benjamin Vachet vit au Canada depuis plus de dix ans. Titulaire d'un baccalauréat en Administration économique et sociale et d'une maîtrise de journalisme, il a commencé sa carrière en France, avant de la poursuivre au Canada. Il a travaillé pour les hebdomadaires Le Reflet, puis L’Express Ottawa et pour la radio francophone d’Ottawa, Unique FM. Il a rejoint le Groupe Média TFO en 2014. Passionné de politique ontarienne, fédérale et internationale, Benjamin cumule plus de treize années d’expérience en presse écrite, radio et télévision.