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Montfort, plus qu’une simple cause provinciale

L,Hôpital Montfort reste un lieu symbolique pour l'Ontario francophone. Archives #ONfr

[CHRONIQUE]

En ce mois de la francophonie, l’Ontario français se souvient de l’un de ses combats politiques importants. Le vingtième anniversaire de la crise de l’Hôpital Montfort et de la mobilisation qu’elle a engendrée a fait l’objet de plusieurs commémorations cette semaine.

MARC-ANDRÉ GAGNON
Chroniqueur invité
@marca_gagnon

Même si la ministre déléguée aux Affaires francophones, Marie-France Lalonde, croit que l’épisode Montfort a «débuté les droits des Franco-Ontariens en Ontario» (vraiment?), d’autres vont plutôt l’inscrire dans la continuité. C’est le cas entre autres de l’historien Marcel Martel, l’auteur d’une étude sur les usages du passé chez les partisans de SOS Montfort (2005). Selon lui, les références constantes au Règlement 17 lors des mobilisations pour la sauvegarde de l’hôpital de langue française traduisent un trait fondamental: la lutte politique pour la reconnaissance fait partie intégrante de l’expérience historique de l’Ontario français.

Toutefois, à la lumière de ce parallèle et en raison des nombreux discours sur le passé auquel nous avons eu droit cette semaine, il me semble que l’on doit rappeler une dimension importante de la cause Montfort. Celle-ci transcende pourtant les frontières provinciales. Elle est non seulement marquante sur le plan juridique pour les communautés linguistiques en situation minoritaire, mais aussi sur le plan politique, particulièrement quant aux relations entre l’Ontario et le Québec.

Je vous propose de replonger dans les éditoriaux, les déclarations et les débats parlementaires d’il y a 20 ans, pour redécouvrir un pan presque oublié de cette cause.

 

Une réponse politique

L’actualité politique de février 1997 est marquée par deux enjeux majeurs: l’unité nationale et la lutte au déficit. Le premier, découle des résultats serrés du référendum sur l’avenir constitutionnel du Québec d’octobre 1995. Aux yeux des forces souverainistes et fédéralistes: rien n’est réglé. Le second s’apparente aux efforts budgétaires des provinces face aux réductions dans les transferts du gouvernement fédéral. En Ontario, la «Révolution du bon sens» bat son plein alors que le Québec est aux prises avec la lutte au «déficit zéro».

La fermeture annoncée de l’hôpital francophone (24 février 1997) combine ces deux enjeux en un seul et vient s’immiscer au cœur des relations entre les deux gouvernements provinciaux. Au moment où la campagne SOS Montfort se met en branle, le premier ministre québécois, Lucien Bouchard, laisse déjà entrevoir l’appui du Québec aux Franco-Ontariens: «C’est une question fondamentale de droit linguistiques, il est inconcevable que cet hôpital ferme», dira-t-il en marge d’une conférence de presse. À ce moment, les autorités québécoises profitent de la lenteur du gouvernement Chrétien à réagir (ce dernier fait une déclaration le 2 mars avant de donner un appui formel le 18 avril) pour annoncer que le premier ministre s’entretiendra son homologue Mike Harris le 7 mars.

Quelques jours avant le face à face, M. Bouchard se défend de s’ingérer dans les affaires ontariennes. Il entend profiter de ses affinités personnelles avec M. Harris pour le convaincre de reculer par rapport à a fermeture annoncée. Peine perdue. La rencontre entre les deux hommes est toutefois accueillie favorablement par Gisèle Lalonde, la principale porte-parole de SOS Montfort: «S’il y avait encore des gens qui doutaient du fait que ceci (Montfort) est une question d’importance nationale, je crois que ces doutes se sont dissipés entièrement aujourd’hui» (Le Droit, 8 mars 1997).

Toujours en mars, Québec met à profit sa politique à l’égard des communautés francophones et acadiennes du Canada (adoptée en 1995). Le ministère des Affaires intergouvernementales convoque un premier forum francophone de concertation auquel participent quelque 300 délégués du Québec et de la francophonie canadienne. À cette occasion, le ministre Jacques Brassard réaffirme la position du Québec: «Peu importe le choix que feront les Québécois quant à leur avenir politique, cela ne saurait remettre en question l’engagement de solidarité, je dirais même le devoir de solidarité du Québec envers les communautés francophones et acadiennes. Le Québec sera toujours solidaire des luttes que vos communautés mènent pour préserver leur identité et leur avenir» (La Presse, 14 mars 1997).

Il est malheureusement impossible à ce stade-ci d’en savoir davantage sur la stratégie du cabinet Bouchard puisque les délibérations du Conseil exécutif sont encore scellées.

En apparence, la classe politique québécoise est unanime dans son appui à Montfort. Les militants franco-ontariens font donc le plein d’appui tant auprès de la députation péquiste que libérale. Le chef de l’opposition, Daniel Johnson, et l’ex-chef Claude Ryan comptent parmi ceux qui sont le plus actifs dans le camp de l’opposition. Toutefois, lors des débats parlementaires, les deux formations s’affrontent sur leurs visions respectives de la francophonie canadienne. Et qu’en est-il des hôpitaux anglophones du Québec fermés suite à des compressions budgétaires? Malgré l’apparence de solidarité, la partisanerie reprend naturellement ses droits.

À Ottawa, les députés québécois se font généralement discrets. Le Bloc Québécois forme alors l’opposition officielle et marche sur des œufs. Profitant d’un congrès de leur parti en mars, les délégués s’entendent pour donner un appui moral à la cause, mais refusent d’aller plus loin de peur de cautionner un éventuel empiètement du gouvernement fédéral dans un champ de compétence provinciale (la santé). Malgré cette réserve, le parti décide de débloquer des sous.

 

Un élan de solidarité

Dans la presse, les éditorialistes et les chroniqueurs sont favorables à la cause franco-ontarienne. Au Devoir, Gilles Lesage lance un appel à la solidarité citant que «de vieux traumatismes» viennent hanter l’Ontario français. Plus tard, Lise Bissonnette sera cinglante face au manque de leadership de Jean Chrétien qui refuse d’aborder les droits des minorités à la ronde constitutionnelle prévue de Calgary à l’automne 1997 (parions que vous l’aviez oublié celle-là !). Au Soleil, le chroniqueur Gilbert Lavoie y voit une énorme erreur de la part du gouvernement ontarien qui rompt avec la reconnaissance graduellement acquise par la communauté franco-ontarienne.

C’est surtout la société civile qui se mobilise. SOS Montfort peut compter sur l’appui moral et financier de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal (SSJB-M) qui remet 10 000 $ au «Fonds de la résistance», la campagne visant à soutenir la contestation de la cause devant les tribunaux. La SSJB-M facilite également, selon les dires de Gisèle Lalonde, le contact avec certains politiciens québécois, dont Bernard Landry. Des syndicats (CSN, CEQ) de même que divers citoyens sont appelés à contribuer au Fonds, si bien qu’environ 35 % des sommes totales recueillies proviendront du Québec.

En février 2002, les opposants à la fermeture à l’Hôpital Montfort peuvent finalement crier victoire après que les droits linguistiques des Franco-Ontariens sont reconnus. Après cinq ans de démarches judiciaires, le gouvernement Harris annonce qu’il ne s’adressera pas à la Cour suprême. Montfort n’est donc pas fermé. Un mois plus tard, le 12 mars 2002, le député Benoît Pelletier fait adopter une motion unanimement par l’Assemblée nationale, félicitant «la communauté franco-ontarienne pour sa victoire dans le dossier de l’hôpital Montfort, laquelle témoigne de la ténacité des Franco-Ontariens et de leur attachement à la langue française, et laquelle rejaillit sur l’ensemble de la francophonie canadienne» (Assemblée nationale, 36e législation, 2e session, 13 mars 2002).

Montfort aura été plus qu’une simple cause provinciale. Si les combats politiques font partie intégrante de l’expérience historique franco-ontarienne, la présence soutenue du Québec l’est tout autant durant cet épisode. Elle a réveillé un vieux fond de solidarité, le même qui sommeillait depuis l’abrogation du Règlement 17.

 

Marc-André Gagnon est doctorant en histoire à l’Université de Guelph.

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