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L’insécurité linguistique au cœur du Sommet sur l’éducation

Pour sa première participation, la délégation jeunesse, coordonnée par la Fédération de la jeunesse franco-ontarienne (FESFO), avait plusieurs messages à transmettre lors du 3e Sommet sur l'éducation. Crédit photo: FESFO

OTTAWA – Il a beaucoup été question d’insécurité linguistique lors du 3e Sommet sur l’éducation, qui se tenait du 4 au 6 mai. Pour cause, c’était l’un des principaux thèmes que voulait aborder l’importante délégation jeunesse invitée pour la première fois à participer.

BENJAMIN VACHET
bvachet@tfo.org | @BVachet

«L’insécurité linguistique, c’est un phénomène vécu par beaucoup de jeunes francophones mais qu’on avait du mal jusqu’ici à nommer et à aborder par crainte d’un jugement», lance le président de la Fédération de la jeunesse canadienne-française (FJCF), Justin Johnson.

Accents, façons de parler, expressions différentes… De l’Île-du-Prince-Édouard au Manitoba, en passant par l’Ontario, les jeunes interrogés par #ONfr confient avoir tous été victimes ou témoins d’insécurité linguistique.

«Il y a deux niveaux d’insécurité linguistique», selon Liam Roche, Franco-Ontarien de 17 ans, membre de la Fédération de la jeunesse franco-ontarienne (FESFO), «Celle quand on a peur de dire qu’on est francophone au milieu de la communauté anglophone majoritaire et celle quand on a peur d’être jugé par les autres francophones parce que notre français est différent et peut-être moins bon.»

À l’Île-du-Prince-Édouard, Thomas Parent, 17 ans, reconnaît que ce n’est pas toujours facile d’être minoritaire.

«Parfois, il m’arrive de vouloir cacher que je suis francophone par peur des commentaires.»

Pour beaucoup de jeunes, le choix de l’anglais se fait alors naturellement, explique le Franco-Manitobain de 14 ans, Stéphane Normandeau.

«Beaucoup de mes amis ne veulent pas parler en français hors de la classe car ils craignent de faire des erreurs et trouvent que l’anglais les représente mieux puisque même s’ils comprennent et parlent le français, ils ne l’utilisent pas et ne vivent leur culture qu’en anglais.»

Raison pour laquelle la délégation jeunesse a décidé d’insister sur ce thème devant les parents, conseils scolaires et membres des organismes francophones réunis pour le 3e Sommet sur l’éducation.

«La question de l’insécurité linguistique avait été peu abordée dans les premiers sommets, c’est pourtant très important qu’on en parle! On doit inclure les jeunes dans les discussions pour trouver des solutions», juge Bernard Lesage, président de la Commission scolaire franco-manitobaine (CSFM).

 

Pistes de solution

Et des solutions, les jeunes en avaient apporté plusieurs, venues directement de leurs propres expériences.

«Il faut faire en sorte que les jeunes ne voient plus la langue française comme strictement académique, mais que ce soit aussi pour eux une langue dans laquelle ils puissent pleurer et rire, vivre des émotions», insiste M. Johnson.

Et pour y parvenir, Stéphane Normandeau a sa petite idée.

«On devrait avoir plus d’opportunités de vivre des moments en français dans le sport, la culture, les arts, les loisirs, au lieu de juste connaître la langue française.»

Une idée qui résume bien le message du président de la FJCF.

«C’est important de miser sur l’appartenance communautaire, de multiplier les occasions de vivre en français grâce à des activités ou des événements où collaborent le réseau jeunesse, l’école et le milieu communautaire», appuie M. Johnson, prenant l’exemple d’activité comme Accros de la chanson de la Fédération des jeunes francophones du Nouveau-Brunswick.

«Il y a plusieurs années, Lisa LeBlanc avait dit que ça avait été pour elle une première occasion d’écrire une chanson en français. Cette année, certains participants ont dit que ça leur avait permis d’écrire pour la première fois une chanson. Le fait que ce soit en français est devenu complètement normal pour eux, sans besoin d’être précisé.»

Pour ces jeunes, il est donc primordial de sortir le français de l’école pour en faire des moments de plaisir et d’échanges.

 

Ne pas forcer la langue

Ils ajoutent que les professeurs et les conseils scolaires doivent eux aussi modifier leur approche.

«Des fois, tu te fais prendre à utiliser un mot en anglais et on te le reproche. Ce serait plus positif de nous dire comment traduire ce mot en français!» – Thomas Parent, 17 ans, Île-du-Prince-Édouard

«Il ne faut pas forcer la langue, mais plutôt l’encourager. Dans mon école, on joue tous les matins de la musique francophone, c’est un bon moyen de donner le goût de la langue», suggère la Franco-Ontarienne de 18 ans, Fanny Matte.

Le président de la FJCF reconnaît l’importance de transmettre un français acceptable à l’école, mais pense qu’il faut aussi multiplier les occasions de l’exprimer à travers des débats et de l’expression orale. «Il faut insister sur l’aspect social de la langue!», dit-il.

La directrice de l’éducation et secrétaire-trésorière au Conseil des écoles publiques de l’Est de l’Ontario (CEPEO), Édith Dumont, s’interroge: «Je me demande si on dit assez souvent à nos jeunes qu’ils s’expriment bien en français?»

Pour le vice-président du Conseil scolaire francophone de Colombie-Britannique (CSF), Marc-André Ouellette, les parents ont eux aussi un rôle à jouer.

«S’ils ne parlent qu’en anglais, y compris dans des contextes où ils pourraient parler en français, c’est sûr que ça ne donne pas toujours le bon exemple.»

«Mais c’est difficile», tempère le directeur général de la Fédération nationale des conseils scolaires francophones (FNCSF), Roger Paul, «car plusieurs parents sont eux aussi dans des situations d’insécurité linguistique.»

Selon Mme Dumont, les écoles aussi doivent donner l’exemple.

«L’école doit s’ouvrir sur la communauté pour que celle-ci s’y sente bienvenue. Il y a peut-être des barrières dont nous ne sommes pas conscients. Cela pourrait envoyer le message aux jeunes que ce qu’ils apprennent à l’école s’applique aussi dans l’immédiat, dans un contexte valorisant et pas seulement scolaire.»

 

Infrastructures adéquates

La problématique de l’insécurité linguistique rejoint aussi certaines revendications des conseils scolaires et des organismes francophones à travers le Canada, comme la question de l’offre de programmes postsecondaires en français et celle d’infrastructures scolaires adéquates.

«C’est sûr que si nos élèves évoluent dans des écoles en mauvais état, sans infrastructures adaptées et modernes, c’est difficile pour eux d’être fiers de fréquenter ces établissements, et plus largement d’être francophones.»

La présence des jeunes et leurs messages ont semble-t-il été entendus. Et pour le directeur général de la FNCSF, qui coordonne le Sommet sur l’éducation, l’expérience est à reconduire.

«Ça a été rafraîchissant de les entendre! Nous aurions dû les inclure dès le premier sommet. Souvent, on planifie pour eux, mais on ne les implique pas. Il faut qu’ils soient là à chaque fois!»

Benjamin Vachet
Benjamin Vachet
bvachet@tfo.org @BVachet

Originaire de France, Benjamin Vachet vit au Canada depuis plus de dix ans. Titulaire d'un baccalauréat en Administration économique et sociale et d'une maîtrise de journalisme, il a commencé sa carrière en France, avant de la poursuivre au Canada. Il a travaillé pour les hebdomadaires Le Reflet, puis L’Express Ottawa et pour la radio francophone d’Ottawa, Unique FM. Il a rejoint le Groupe Média TFO en 2014. Passionné de politique ontarienne, fédérale et internationale, Benjamin cumule plus de treize années d’expérience en presse écrite, radio et télévision.