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L’heure du bilan pour le commissaire Graham Fraser

L'ancien commissaire aux langues officielles du Canada, Graham Fraser, avait-il assez de pouvoirs? Archives

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OTTAWA – En octobre prochain, le commissaire aux langues officielles du Canada, Graham Fraser, tirera sa révérence. Après dix ans passés à la tête de l’institution, le chien de garde des langues officielles passera le relais à une nouvelle personne. En entrevue avec #ONfr, l’ancien journaliste devenu sixième commissaire aux langues officielles fait le bilan d’une décennie de travail.

BENJAMIN VACHET
bvachet@tfo.org | @BVachet

Au moment de tourner la page de sa carrière de commissaire aux langues officielles du Canada, Graham Fraser se montre plutôt satisfait.

«Je quitte une équipe formidable, un poste fascinant et un mandat inspirant. C’est le meilleur poste que j’ai occupé. Ça me rend triste, mais je suis content que nous ayons réussi à faire avancer certains dossiers. En dix ans, il y a eu de légères améliorations dans les institutions fédérales, même si en matière de langues officielles, il n’y a jamais de fin. C’est un travail continu et continuel», explique l’ancien journaliste du Toronto Star, MacLean’s ou encore Le Devoir.

Parmi les choses qu’il retient de ces dix années à la tête du commissariat aux langues officielles (CLO), M. Fraser cite notamment son implication dans le conflit entre le gouvernement fédéral et la Fédération des communautés francophones et acadienne (FCFA) du Canada concernant l’abolition du Programme de contestation judiciaire, en 2006, ou encore dans la retransmission en français, à travers le pays, des Jeux olympiques d’hiver au Canada, en 2010.

«Dans ces moments-là, j’ai senti que j’avais fait une différence, notamment quand j’ai participé à la création du Programme d’appui aux droits linguistiques ou quand je suis intervenu devant la Cour suprême du Canada dans la cause DesRochers qui a permis d’établir que les institutions fédérales doivent offrir des services qui répondent aux besoins particuliers des communautés de langue officielle, plutôt que de fournir des services identiques aux deux communautés linguistiques.»

Toutefois, M. Fraser prend soin de nuancer.

«Mais le rôle d’un commissaire, c’est avant tout un rôle d’influence, pas de pouvoir. Il faut être un peu diplomate. Ce n’est donc pas toujours facile de savoir à quel point certaines interventions ou rapports ont fait bouger les choses.»

 

Problèmes récurrents

Rapport après rapport, force est toutefois de constater que certains problèmes ont peu évolué sous le mandat de M. Fraser. L’offre active, Air Canada, le respect de la Loi sur les langues officielles font partie des sujets récurrents sur lesquels le commissaire s’est beaucoup penché… et répété.

«Je suis triste que certains réflexes d’accueil ne soient pas encore là au niveau des institutions fédérales. Je suis également déçu par la résistance d’Air Canada qui semble trouver injustes ses obligations en matière de langues officielles. Je ne comprends pas… J’espérais des changements visibles. Et puis, même si cela ne concerne pas ma juridiction, j’aurais aimé voir notre capitale, Ottawa, devenir officiellement bilingue», confie l’Ottavien de naissance.

Parfois, M. Fraser confie avoir eu de bonnes surprises comme lorsque le gouvernement libéral de Justin Trudeau a décidé de redonner son statut universitaire au Collège militaire royal de St-Jean-sur-Richelieu. Mais il reconnaît qu’il reste encore du travail à faire.

«Il y a une méconnaissance de la Loi sur les langues officielles. Ça prend donc une éducation continuelle, d’autant que, dans la fonction publique, il y a un renouvellement de génération. Il faut donc réexpliquer certaines choses. Je me suis toutefois rendu compte au fil du temps qu’il y a beaucoup de gens dans les institutions fédérales qui sont fiers de pouvoir offrir des services en anglais et en français et qu’il n’y a pas tant de résistance, même si pour certains, la question linguistique sert encore de bouc émissaire…»

Le commissaire se remémore une discussion, à son entrée en poste, avec le Président du Conseil du trésor de l’époque, le député conservateur d’Ottawa-Ouest-Nepean, John Baird.

«Il m’expliquait que beaucoup de fonctionnaires dans sa circonscription lui disaient être convaincus que leur carrière était bloquée parce qu’ils ne parlaient pas les deux langues. Certains vont utiliser cette excuse… Mais il est important de faire comprendre à tous que le bilinguisme dans la fonction publique n’est pas un simple atout, c’est une compétence essentielle pour devenir haut fonctionnaire!»

Le commissaire Fraser souhaiterait que chaque Canadien possède un sentiment d’appartenance aux deux langues officielles du Canada, qu’ils parlent les deux ou non. Malgré les défis, celui à qui on a parfois reproché de ne pas être assez vindicatif préfère rester optimiste.

«Si je n’avais pas été optimiste, je n’aurais pas accepté de prolonger mon mandat en 2013. Dans un poste comme celui-ci, je pense qu’il est plus efficace d’inspirer que d’exiger.»

 

Travailler avec les conservateurs

La carrière de journaliste de Graham Fraser a basculé avec l’écriture de son un ouvrage, Sorry, I don’t speak french, dans lequel il expliquait que 40 ans de politique linguistique au Canada n’avait presque rien réglé des problèmes relatifs aux deux langues officielles.

«Pour mon livre, j’ai lu beaucoup de rapports des commissaires aux langues officielles. Je me disais que je pourrais faire ça. Et quand j’ai commencé à faire des conférences sur mon livre, le député Mauril Bélanger m’a demandé si je serais intéressé!»

Le changement de gouvernement quelques mois plus tard n’empêche pas la Chambre des communes de se mettre d’accord autour de son nom. En 2013, il est même prolongé de trois ans à l’issue de son mandat. Au total, il aura passé dix ans à la tête du CLO, surveillant un gouvernement souvent pointé du doigt en la matière.

«C’est sûr qu’il y avait une certaine crainte quand les conservateurs sont arrivés au pouvoir. On redoutait qu’ils manquent de sympathie envers les communautés de langue officielle en situation minoritaire et sur la question des langues officielles. Mais, s’il est vrai que leur sentiment d’appartenance à la Loi sur les langues officielles est peut-être moins fort que chez les libéraux, ce qui m’a frappé, c’est la continuité autour de cette question. Il n’y a pas eu de rupture et le gouvernement conservateur a toujours reconnu le rôle essentiel des langues officielles pour l’unité du pays.»

Et bien que les compressions budgétaires aient eu un impact sur les langues officielles, selon M. Fraser celui-ci n’était pas consciemment voulu.

«J’ai toujours dit: je préfère être commissaire aux langues officielles que commissaire à l’environnement car dans ce domaine, le but était explicitement de diminuer les capacités du ministère de l’Environnement de faire de la protection environnementale.»

Si aujourd’hui, l’arrivée au pouvoir de Justin Trudeau amène un vent de fraîcheur, dit-il, le commissaire conserve une certaine inquiétude.

«Ma seule préoccupation, c’est que le premier ministre est tellement bilingue qu’il ne pense plus que c’est un enjeu et qu’il se concentre sur d’autres défis. C’est un peu tôt pour juger, mais je vais surveiller avec beaucoup d’attention les célébrations entourant le 150e anniversaire du Canada, en 2017, afin de voir si les deux langues officielles seront présentes et auront le même statut.»

Alors que le nouveau gouvernement insiste sur le tout numérique, M. Fraser met en garde.

«C’est sûr que le numérique peut aider à offrir des services aux individus, mais pour une communauté, il faut plus que du numérique. Il faut des endroits où la langue est visible, audible, présente et utilisée.»

Benjamin Vachet
Benjamin Vachet
bvachet@tfo.org @BVachet

Originaire de France, Benjamin Vachet vit au Canada depuis plus de dix ans. Titulaire d'un baccalauréat en Administration économique et sociale et d'une maîtrise de journalisme, il a commencé sa carrière en France, avant de la poursuivre au Canada. Il a travaillé pour les hebdomadaires Le Reflet, puis L’Express Ottawa et pour la radio francophone d’Ottawa, Unique FM. Il a rejoint le Groupe Média TFO en 2014. Passionné de politique ontarienne, fédérale et internationale, Benjamin cumule plus de treize années d’expérience en presse écrite, radio et télévision.