#Canada, #Francophonie, #Ontario

Les radios francophones ne veulent pas être oubliées

Les radios francophones en milieu minoritaire aimeraient elles aussi un soutien du gouvernement fédéral. Wikicomons

OTTAWA – Alors que la sénatrice franco-manitobaine, Maria Chaput, rappelait récemment au gouvernement de Justin Trudeau sa demande d’aide aux journaux francophones en situation minoritaire, les radios francophones hors Québec souhaitent, elles aussi, que soit reconnu leur apport à la communauté avec la mise en place d’un financement fédéral de base.

BENJAMIN VACHET
bvachet@tfo.org | @BVachet

«C’est dur! Je suis la seule employée de la radio, je dois tout faire toute seule: vendre de la publicité, la réaliser, gérer les bénévoles, faire de la radio… Je veux partir d’ici et cherche un emploi ailleurs car je n’ai plus de plaisir aujourd’hui. Pourtant, ce ne sont pas les idées qui manquent, ni les projets… Mais sans ressources financières ni humaines, sans employés supplémentaires, la radio est en situation de survie et c’est épuisant!»

À Yellowknife, dans les Territoires-du-Nord-Ouest, Noémie Bérubé résume en quelques phrases une réalité bien difficile pour les radios francophones en milieu minoritaire. Arrivée à Radio Taïga à la fin du mois de mai 2015, il ne lui a fallu que quelques mois pour mesurer l’ampleur de la tâche. Son salaire, c’est le journal L’Aquilon qui le défraie, un journal qui fonctionne lui aussi en effectif réduit.

En Ontario, la directrice générale du Mouvement des intervenant(e)s en communication radio de l’Ontario (MICRO), Marie-Gaëtane Caissie, ne se montre pas surprise: «Le changement de personnel dans les radios communautaires s’opère en moyenne tous les trois ans. En Ontario, nous avons énormément souffert de la baisse des revenus de la publicité gouvernementale ces dix dernières années. Sans la communauté, nous aurions perdu au moins trois stations communautaires francophones en Ontario.»

La station Unique FM, anciennement CJFO, a connu des moments difficiles. Et si la situation s’est récemment améliorée pour la radio d’Ottawa, la directrice générale, Véronique Soucy, explique que rien n’est gagné.

«La publicité représente la plus grosse partie de notre budget, aujourd’hui. Si cela nous a permis de presque effacer notre dette cette année, c’est un travail constant, qui est toujours à recommencer. Nous ne devons jamais nous croire sortis d’affaire.»

La directrice générale du MICRO dresse le portrait idéal pour les radios communautaires.

«Dans l’idéal, le financement des radios communautaires devrait être: une tiers provenant de la communauté, un tiers issu des ventes de publicités privées et un tiers fourni par les gouvernements provincial et fédéral. À l’heure actuelle, ce n’est pas du tout le cas, mais il y a urgence d’agir. Nous n’avons rien obtenu avec le précédent gouvernement fédéral, mais espérons que le nouveau gouvernement en place sera plus réceptif à nos demandes.»

Avec une dizaine d’employés à temps plein, Unique FM fait partie des radios communautaires bien nanties. Au nord de l’Ontario, CINN FM, la radio francophone de Hearst, compte huit employés à temps plein et un à temps partiel. Mais la situation n’a pas toujours été aussi favorable, se souvient Steve McInnis, le directeur général.

«Quand je suis arrivé il y a trois ans, nous étions seulement trois personnes. Aujourd’hui, le travail paie et aussi le fait que la radio, avec 25 ans d’existence, est très implantée dans la communauté. Nous avons bâti des ponts avec les gens qui écoutent nos bulletins et nos émissions, qui nous encouragent et nous font confiance…. Cette semaine, une personne m’a appelé car elle était dans le besoin et j’ai pu la rediriger vers un organisme. C’est ça aussi la radio communautaire!»

Alors qu’on évoque souvent le rôle des journaux pour permettre aux communautés de langues officielles en situation minoritaire de se parler, Mme Caissie rappelle que les radios communautaires jouent également un grand rôle pour remplir ce mandat.

«Tout le monde ne lit pas le journal et dans certaines régions rurales, c’est le seul moyen de se parler, d’informer et de partager les bons coups de nos communautés.»

 

Manque de financement public

Le manque de financement public demeure pourtant une réalité pour les radios communautaires francophones en situation minoritaire, confirme Simon Forgues, agent de développement et de communications à l’Alliance des radios communautaires (ARC) du Canada. «Les radios sont majoritairement financées par les publicités privées, à hauteur de 75 à 80%.»

Pourtant, leur sort n’est pas évoqué dans la plainte au commissaire aux langues officielles de la sénatrice Chaput qui reproche au gouvernement fédéral de ne pas respecter ses obligations d’appuyer le développement et l’épanouissement des communautés de langues officielles en situation minoritaire, prévues dans la partie VII de la Loi sur les langues officielles du Canada, en n’assurant pas un financement stable aux journaux.

«Je pense qu’actuellement l’urgence est plus dans la presse écrite car elle vit une crise mondiale. C’est une situation beaucoup plus préoccupante que celle de nos radios qui sont davantage confrontées à des problématiques liées à leur statut minoritaire. Elles se tirent tout de même mieux d’affaire.»

Pour aider ses membres, l’ARC s’est alliée à l’Association des radiodiffuseurs communautaires du Québec (ARCQ) et à l’Association nationale des radios étudiantes et communautaires (NCRA/ANREC) pour fonder, en 2007, le Fonds canadien de la radio communautaire (FCRC). Le FCRC propose de financer les projets des radios communautaires et de campus dans les provinces et territoires. Depuis sa création, elle a distribué 7,3 millions de dollars à 123 stations différentes.

«Notre financement dépend des critères établis par le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications (CRTC). Les diffuseurs nous remettent un pourcentage obligatoire et certains nous donnent aussi des contributions volontaires. Notre budget annuel est d’environ trois millions de dollars, mais cela ne nous permet malheureusement pas de répondre à tous les besoins», explique la directrice générale par intérim du FCRC, Marie- Ève Laramée-Gauvreau.

«Au départ, notre idée était de pouvoir proposer un financement de base à chaque radio pour qu’elles puissent avoir au moins un employé», explique M. Forgues. «Malheureusement, ça ne s’est pas concrétisé malgré nos démarches. Mais nous allons continuer à travailler et à rencontrer les élus pour créer un financement de base afin de soutenir nos médias communautaires.»

Du côté de Patrimoine canadien, une aide existe pour les radios, selon Mme Caissie, mais elle n’est prévue que pour acheter du matériel, à l’ouverture des stations de radios, et à la condition que 50% de la facture totale soient financés par la communauté.

 

Nouvelle plainte au CLO

Si plusieurs radios louent les avantages du FCRC, à Yellowknife, Mme Bérubé regrette que le fonds ne finance que des projets. «Le problème, c’est qu’une fois le projet terminé, je perds la personne employée!»

Pour M. McInnis, à Hearst, l’idéal serait un programme de financement public minimum. «Je n’ai pas le temps de faire des demandes de projets auprès du FCRC et souvent, le projet lui-même me coûte au final plus cher que le financement obtenu. Nous aurions besoin d’une aide fixe annuelle pour financer une petite équipe stable de professionnels.»

Le MICRO travaille avec l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario (AFO) pour demander aux deux paliers de gouvernement d’obtenir la garantie que 5% du budget publicitaire des deux paliers gouvernementaux soient versés aux médias communautaires en milieu minoritaire.

En attendant la réaction du gouvernement fédéral, une plainte de l’AFO dénonçant le sous-financement des médias francophones en milieu minoritaire par le gouvernement fédéral a été envoyée au Commissariat aux langues officielles (CLO), le mercredi 2 décembre, sur les mêmes critères que ceux utilisés par la sénatrice Maria Chaput pour les journaux.

Cette plainte s’ajoute à celle de la Fédération des communautés francophones et acadienne (FCFA) du Canada, de l’Association de la presse francophone (APF) et de la Fédération acadienne de la Nouvelle-Écosse (FANE), déposée en septembre 2015.

Benjamin Vachet
Benjamin Vachet
bvachet@tfo.org @BVachet

Originaire de France, Benjamin Vachet vit au Canada depuis plus de dix ans. Titulaire d'un baccalauréat en Administration économique et sociale et d'une maîtrise de journalisme, il a commencé sa carrière en France, avant de la poursuivre au Canada. Il a travaillé pour les hebdomadaires Le Reflet, puis L’Express Ottawa et pour la radio francophone d’Ottawa, Unique FM. Il a rejoint le Groupe Média TFO en 2014. Passionné de politique ontarienne, fédérale et internationale, Benjamin cumule plus de treize années d’expérience en presse écrite, radio et télévision.