#Canada, #Francophonie, Vidéos

Les organismes francophones appelés à se réinventer

MONCTON – Souvent associée à un conflit de personnalités, la crise rencontrée par la Société de l’Acadie du Nouveau-Brunswick (SANB) en 2015 serait davantage celle vécue par tous les organismes porte-paroles de la francophonie canadienne, explique la chercheuse, Michelle Landry.

BENJAMIN VACHET
bvachet@tfo.org | @BVachet

«De nombreux groupes sont actuellement en restructuration. Cela fait désormais partie de la réalité des organismes, compte tenu de la complexité de leur rapport avec la population et avec les gouvernements», explique la professeure à l’Université de Moncton, spécialiste des questions de gouvernance, Michelle Landry.

Pour preuve, la restructuration opérée en 2014 par l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario (AFO) ou celles sur lesquelles travaillent actuellement la Société franco-manitobaine (SFM) et la Société Saint-Thomas-d’Aquin (SSTA) à l’Île-du-Prince-Édouard, par exemple.

«Ces organismes existent depuis de nombreuses années et leurs structures ne sont plus appropriées aujourd’hui. Les moyens de mobiliser ont évolué par exemple, notamment avec l’arrivée des médias sociaux. Aujourd’hui, les gens ne veulent plus passer une journée entière en assemblée générale. Et puis, il y a aussi le défi d’intégrer les jeunes et les nouveaux arrivants. La francophonie canadienne a changé», indique-t-elle.

La SFM ne s’y est d’ailleurs pas trompée puisqu’elle étudie la possibilité de changer son nom, tel que recommandé dans le rapport du Comité de refonte de la SFM, pour devenir la Société de la francophonie manitobaine.

Pour le nouveau président de la SANB, Kevin Arseneau, son organisme doit se renouveler.

«La crise nous a poussés à réfléchir et à modifier nos façons de faire. Le processus est enclenché.»

 

Dépendance gouvernementale

L’évolution des organismes porte-paroles de la francophonie canadienne s’inscrit dans le temps donc, mais elle a aussi été dictée par les choix du gouvernement fédéral, leur principal bailleur de fonds.

«Dans le passé, le gouvernement avait tendance à ne parler qu’à un organisme porte-parole. À partir des années 90, il a eu tendance à davantage consulter et a commencé à interroger la population par secteur. Cela a donné lieu à la création de plusieurs organismes francophones en milieu minoritaire représentant un domaine particulier», note Mme Landry.

Un choix qui n’est pas sans risque, selon le directeur de l’Observatoire international des droits linguistiques à l’Université de Moncton et ancien président de la SANB, Michel Doucet.

«Aujourd’hui, les organismes ont tendance à travailler en silo, avec une approche très corporatiste où chacun défend son château fort. Il manque une vision globale, à long terme, de développement de la société acadienne sur laquelle tout le monde travaillerait ensemble.»

Pour lui, le problème de la SANB, comme de tous les organismes semblables en francophonie minoritaire, reste la dépendance financière au gouvernement fédéral.

«Actuellement, les organismes agissent en réaction et se positionnent ou s’organisent selon les choix dictés par Patrimoine canadien et le gouvernement fédéral. On les voit parfois un peu comme une extension de la fonction publique fédérale. Tant qu’il y aura cette dépendance financière, il sera difficile de développer un discours politique propre aux communautés de langue officielle en situation minoritaire basé sur les priorités des communautés.»

 

Représentativité

En attendant, les organismes porte-paroles cherchent de nouvelles manières pour bien représenter leurs communautés. Si certains continuent d’accueillir individus et organismes, comme l’AFO, la SANB a pour sa part décidé d’abandonner la membriété des organismes pour ne compter que sur des membres individuels. Un choix qui pourrait conduire à questionner sa représentativité, toutefois.

«Les organismes représentent déjà la majorité de la communauté dans la majorité des secteurs. Les gens s’impliquent dans ces organismes parce qu’ils touchent des questions précises, qui les dérangent ou les motivent. La SANB doit donc réfléchir à son rôle et se demander qui elle représente», s’interroge Jacques Verge, secrétaire d’Égalité Santé en français.

En Ontario, l’AFO comptait 196 membres associatifs et institutionnels, et seulement 217 membres individuels, au 31 mars 2017, ce qui représente peu sur 611 500 Franco-Ontariens.

«Mais on ne peut pas juger de la pertinence ou de la représentativité d’un organisme seulement par son nombre de membres», soutient Mme Landry. «Quand un groupe environnemental défend une cause environnementale, ou qu’un organisme féministe défend les droits des femmes, on ne remet pas en cause sa légitimité selon le nombre de ses membres. La SANB est connue de la population et des gouvernements. Tant que sa représentativité n’est pas remise en cause par la majorité des Acadiens, elle reste légitime.»

Pour le militant acadien et ancien président de la SANB, Jean-Marie Nadeau, la pertinence de la SANB n’est pas menacée.

«Malheureusement, la SANB sera toujours pertinente tant et aussi longtemps qu’il y aura une érosion du français au Nouveau-Brunswick. La SANB reste et doit rester l’outil politique principal de représentation des Acadiens.»

 

Trouver sa place

Mais des changements s’imposent, note M. Arseneau, quant à la perception de l’organisme et à son rôle.

«Il faut casser cette impression que la SANB n’est qu’une affaire d’élite acadienne et la rendre plus présente dans la vie des gens et à l’écoute de leurs préoccupations. C’est pour ça que nous avons lancé des cafés citoyens, les parloirs, et que nous voulons aussi développer des groupes actions projets sur des sujets bien précis qui disparaîtront une fois l’objectif atteint.»

Reste que des débats demeurent pour savoir comment doit se positionner l’organisme. À M. Arseneau, qui souhaite dépasser les questions de droits linguistiques pour s’intéresser à tout ce qui concerne le développement de la société acadienne, M. Doucet pense pour sa part que la SANB doit cesser de s’éparpiller et se concentrer surtout sur les langues officielles et les questions d’égalité linguistiques.

Une chose est sûre, selon Mme Landry, chaque organisme porte-parole doit composer avec une réalité bien différente dont devrait tenir compte le gouvernement fédéral.

«Il y a probablement besoin de plus d’asymétrie et de souplesse de la part de Patrimoine canadien qui ne peut s’attendre à ce que toutes les communautés francophones hors Québec fonctionnent de la même façon.»

Benjamin Vachet
Benjamin Vachet
bvachet@tfo.org @BVachet

Originaire de France, Benjamin Vachet vit au Canada depuis plus de dix ans. Titulaire d'un baccalauréat en Administration économique et sociale et d'une maîtrise de journalisme, il a commencé sa carrière en France, avant de la poursuivre au Canada. Il a travaillé pour les hebdomadaires Le Reflet, puis L’Express Ottawa et pour la radio francophone d’Ottawa, Unique FM. Il a rejoint le Groupe Média TFO en 2014. Passionné de politique ontarienne, fédérale et internationale, Benjamin cumule plus de treize années d’expérience en presse écrite, radio et télévision.