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Les guerres de mots de Kathleen Wynne

La première ministre de l'Ontario, Kathleen Wynne. Archives

[ANALYSE]

TORONTO – Kathleen Wynne a sorti les gants de boxe ces derniers jours. Pas contre le leader de l’opposition à Queen’s Park, Patrick Brown, mais face à Kevin O’Leary, candidat à la chefferie du Parti conservateur du Canada (PCC).

SÉBASTIEN PIERROZ
spierroz@tfo.org | @sebpierroz

Rappel des faits: dans une lettre ouverte, la première ministre de l’Ontario a taclé l’homme d’affaires de Montréal coupable selon elle de ne pas donner les bons chiffres sur l’investissement dans l’industrie automobile. Des critiques en réponses aux propos de M. O’Leary sur l’idée que l’Ontario ne faisait pas le poids en comparaison du Michigan.

L’échange a rapidement viré sur le terrain personnel, Mme Wynne accusant le néophyte politique de ne s’intéresser «qu’aux plus nantis». En guise de réponse, M. O’Leary a traité la première ministre et Justin Trudeau, par la même occasion, d’incompétents. Ambiance.

Mme Wynne veut-elle redorer son blason, elle, devenue en quelques mois, la première ministre la moins populaire des provinces canadiennes? Pas certain. Force est d’admettre que ce n’est pas la première fois qu’elle lâche des flèches bien au-delà de l’Ontario.

Les derniers mois au pouvoir à Ottawa de Stephen Harper avaient été le théâtre de tensions récurrentes avec la chef du Parti libéral de l’Ontario (PLO) sur bien des dossiers. Ce linge sale lavée publiquement avait poussé l’ancien premier ministre a finalement lui accorder une rencontre…

Peu avare de mots, Mme Wynne n’avait pas non plus ménagé le futur président américain, Donald Trump, alors en campagne électorale en juin dernier. «Il est dangereux pour le Canada et pour le monde». Quand ses homologues provinciaux, et même M. Trudeau, ont tenté de mesurer leurs mots après la victoire finale du milliardaire, M. Wynne évoquait «être choquée».

Ce «courage» politique de Mme Wynne, dans une époque où chaque message est souvent calibré, est peut-être rafraichissant. Et lorsque Mme Wynne s’attaque à Kevin O’Leary ou de façon moins directe à Donald Trump, peu de voix s’élèvent d’ailleurs pour contredire la première ministre.

Mais comme dans beaucoup de cas, une main de fer – et c’est tout à l’honneur de Mme Wynne – doit être quand même placée dans un gant de velours. Car les commentaires négatifs et lancés publiquement contre Donald Trump par la première ministre de la province la plus populeuse du Canada ne seront peut-être pas du goût de la nouvelle administration de Washington. En économie, les États-Unis gardent le gros bout du bâton, et l’Ontario reste dépendante de l’Oncle Sam pour ses exportations. Des milliers d’emplois sont ici en jeu.

Dans ces conditions, les sorties de Mme Wynne sont-elles vraiment productives? En répondant publiquement à Kevin O’Leary, la première ministre fait le jeu de l’homme d’affaires qui n’attend qu’une chose: attirer l’attention et se distinguer dans la masse des 14 candidats à la chefferie du PCC. Avec les risques que l’on sait pour l’identité bilingue du Canada si M. O’Leary viendrait à satisfaire ses ambitions politiques.

Mme Wynne sait pourtant se montrer sous ses plus beaux atours quand elle veut. La défaite des troupes de Stephen Harper a permis à la chef du PLO d’engager une nouvelle lune de miel avec Ottawa. La coopération s’est aussi accélérée avec le Québec du libéral Philippe Couillard. À l’inverse, le discours semble se muscler avec les leaders conservateurs.

La confrontation politique n’est pas mal en soit, mais elle est à double tranchant. Avec des vainqueurs et des perdants. Et en se lançant dans un règlement de compte public avec d’autres, Mme Wynne pourrait perdre beaucoup. Après une année 2016 tourmentée, voilà la dernière chose dont elle aurait besoin.

 

Cette analyse est aussi publiée dans le quotidien Le Droit le 28 janvier

Sébastien Pierroz
Sébastien Pierroz
spierroz@tfo.org @sebpierroz

Natif d’Annecy dans les Alpes françaises, Sébastien Pierroz obtient une maîtrise d’histoire de l’Université Paris Panthéon-Sorbonne en 2007. Après avoir travaillé pour Le Reflet dans l’Est ontarien, puis L’Express d’Ottawa, Sébastien rejoint l’équipe d’#ONfr au Groupe Média TFO en janvier 2015.