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Les étudiants en sciences infirmières poussés vers l’anglais

L'examen NCLEX a des conséquences concrètes pour les étudiants francophones en sciences infirmières. Archives #ONfr

OTTAWA – Un an après sa mise en place, le nouvel examen NCLEX a déjà des conséquences inquiétantes pour les étudiants francophones en sciences infirmières. Cette année, en Ontario, tous les finissants du programme en français de l’École des sciences infirmières de l’Université Laurentienne ont choisi de passer l’examen en anglais. Un phénomène pas isolé qui fait craindre une menace pour l’avenir des programmes en français.

BENJAMIN VACHET
bvachet@tfo.org | @BVachet

«Après quatre années à étudier en français, j’ai choisi de passer mon examen en anglais. Les meilleures ressources pédagogiques étaient seulement dans cette langue, ça me paraissait plus sûr», témoigne à #ONfr, Chantal*, une jeune diplômée du nord de l’Ontario.

Venu des États-Unis, l’examen d’accès à la pratique infirmière NCLEX (National Council Licensing Examination) sanctionne la fin des études de sciences infirmières à travers le Canada, à l’exception du Québec.

Remplaçant de l’ancien Examen d’autorisation infirmière au Canada (EAIC), il a été mis en place par le Conseil canadien des organismes de réglementation de la profession infirmière (CCORPI) afin d’informatiser le processus et d’obtenir les résultats plus rapidement. Mais depuis son entrée en vigueur le 1er janvier 2015, des critiques s’élèvent qui dénoncent un examen peu adapté à la réalité canadienne et pour lequel le matériel pédagogique est plus coûteux pour les étudiants.

«Ni les écoles, ni les étudiants n’ont été consultés quand il a été question de changer l’examen qui était en place!», s’insurge Linda Silas, présidente de la Fédération canadienne des syndicats d’infirmières et d’infirmiers (FCSII).

Malgré le défi de passer son test dans une autre langue que celle dans laquelle elle avait étudié, Chantal préfère voir les choses du bon côté.

«Ça a été difficile de réapprendre tous les termes. J’ai dû travailler plus fort pour me préparer, sans doute plus que si j’avais passé l’examen en français. C’est sûr que si les ressources avaient été disponibles en français, j’aurais passé le test dans ma langue maternelle. Mais je pense que ce sera un avantage pour moi d’avoir passé le test en anglais car dans ma région, je vais majoritairement travailler dans cette langue.»

La décision de la jeune franco-ontarienne n’a rien d’exceptionnel. À l’École des sciences infirmières de l’Université Laurentienne, tous les étudiants du programme en français ont fait le même choix.

«Cette année, tous mes étudiants ont décidé de passer le test en anglais à cause des résultats de 2015 et du manque de ressources pédagogiques», explique ainsi la directrice de l’École des sciences infirmières et membre de l’Association des infirmières et infirmiers du Canada (AIIC), Sylvie Larocque.

Au niveau national, le taux de réussite du NCLEX était de seulement 69,7% au premier essai en 2015, contre une moyenne de 87 % avec l’ancien EAIC. En Ontario, il est passé de 90,9 % en 2014, à 83,7 % en 2015.

 

Les francophones plus touchés

Si la baisse concerne l’ensemble des étudiants en sciences infirmières, le problème est encore plus important pour ceux qui étudient en français. Le taux final de réussite de la version française de l’examen était seulement de 50 % en 2015. Et pour ceux qui en étaient à leur première tentative, le taux atteignait seulement 27,1 %.

Pour expliquer ces résultats, les institutions comme les associations pointent du doigt le manque de ressources pédagogiques dans la langue de Molière et une traduction jugée défaillante.

Au Nouveau-Brunswick, Sylvie* a choisi, en juin, de passer l’examen en français. Par conviction, dit-elle.

«Je trouvais ça important car j’ai étudié mes quatre années en français et aussi parce que ça fait partie de mes valeurs personnelles. Même si je suis bilingue, c’était une manière d’être solidaire envers mes collègues qui ne parlent pas bien anglais.»

Si elle a réussi l’examen, elle ne blâme pas les étudiants francophones qui se tournent vers l’anglais.

«C’est un stress supplémentaire! Pour ma part, j’avais peur d’avoir fait le mauvais choix et d’échouer. J’ai dû étudier tout mon examen en anglais et passer beaucoup de temps à traduire la terminologie.»

Pendant l’examen, Sylvie confie avoir trouvé de nombreuses fautes, des termes «peu compréhensibles et non adaptés au français du Canada».

Étudiant en dernière année de sciences infirmières, Xavier*, autre néo-brunswickois qui a fait toutes ses études en français, ne sait pas encore quelle langue il choisira.

«Je n’ai pas l’impression que tous les problèmes vont être réglés d’ici mon examen, donc j’hésite. La situation actuelle me donne l’impression de ne pas avoir les mêmes chances si je choisis de passer mon examen en français!»

 

Toujours des problèmes en 2016

Les critiques ont fusé contre la traduction du NCLEX dès 2015. Un an plus tard, la situation ne semble pas s’être améliorée selon les témoignages recueillis par #ONfr. Une version confirmée par le Bureau de la traduction du Nouveau-Brunswick. Sur 60 questions étudiées dans l’examen de 2016, l’institution rapporte des fautes dans 20 d’entre elles.

«Les problèmes relatifs à la traduction ne semblent pas être bien compris», remarque la Directrice et Doyenne associée de l’École des sciences infirmières de l’Université d’Ottawa, Wendy Sword.

Le Nouveau-Brunswick, qui compte le plus de diplômés francophones, est particulièrement inquiet. La province s’est classée au dernier rang du Canada en terme de réussite en 2015, avec seulement 54,3 %. À l’Université de Moncton, le taux était passé de 93 % à 30 %.

«Je ne pense pas que la formation soit en cause, ni les connaissances de nos étudiants puisque le taux de réussite était très élevé depuis plusieurs années», pense la directrice adjointe de l’École de science infirmière de l’Université de Moncton, Suzanne Harrison. «Le Canada est réputé dans le monde pour son éducation de grande qualité en soins infirmiers. Si les taux de réussite ne s’améliorent pas, il risque d’y avoir un problème car une pénurie s’annonce à l’échelle du pays.»

Sur le terrain, les futurs employeurs comme l’Hôpital Montfort préfèrent pour l’instant ne pas se mêler au débat.

 

Un risque pour les programmes en français?

L’Association des collèges et universités de la francophonie canadienne (ACUFC) redoute que cette situation ait des conséquences sur les programmes en français.

«Les nouveaux étudiants hésitent maintenant à s’inscrire à un programme d’études en français», assure l’ACUFC dans une lettre adressée aux différents organismes de règlementation des provinces et au CCORPI.

«C’est sûr que si, à l’issue de leurs études, ils savent qu’il vaut mieux passer l’examen en anglais, ils seront tentés de faire toutes leurs études dans cette langue», reconnaît Mme Larocque.

Pour éviter cette situation, les institutions qui offrent le programme en français, du Manitoba au Nouveau-Brunswick, en passant par l’Ontario, ont décidé de s’unir pour créer des outils pédagogiques adaptés.

«Une bonne chose, c’est que ça nous a rapprochés. On se côtoie, on travaille ensemble pour trouver des solutions et développer des modules en français», note Mme Harrison.

 

Les associations montent au créneau

En coulisses, les associations demandent toutefois du changement. L’Association des étudiant(e)s infirmier(ère)s du Canada (AÉIC) exige une interruption de l’examen jusqu’à ce que les problèmes soient résolus. Pour sa part, l’ACUFC demande une interruption immédiate de l’administration de l’examen NCLEX à tous les Canadiens francophones, alors que l’Association canadienne des écoles de sciences infirmières (ACESI) souhaite le retour d’un examen canadien.

Les différents ordres professionnels ont réagi. L’Association des infirmières et infirmiers du Nouveau-Brunswick a ouvert la voie en permettant aux étudiants de présenter l’examen aussi souvent que nécessaire, alors que le nombre de tentatives était limité à trois fois auparavant. La Nouvelle-Écosse a emboîté le pas, tout comme l’Ordre des infirmières et infirmiers de l’Ontario (OIIO) récemment.

Malgré les problèmes soulevés, le CCORPI continue de défendre l’examen NCLEX.

«Le NCLEX n’est ni américain, ni canadien, c’est un examen de sciences infirmières. Le changement a été annoncé en 2011 permettant aux institutions de se préparer pour l’entrée en vigueur de l’examen le 1er janvier 2015. Avec un nouvel examen, il y a toujours un temps d’adaptation. Nous reconnaissons que le taux de réussite actuel est bas et collaborons actuellement avec le gouvernement et les éducateurs pour cerner les causes.»

L’organisme nie également les problèmes relatifs à la traduction de l’examen.

«Un processus de traduction rigoureux est utilisé pour élaborer la version française de l’examen. La traduction est faite par des Canadiens qui respectent les normes fédérales en matière de traduction.»

Les résultats de la seconde année d’exercice sont attendus en septembre.

En attendant, le problème pourrait rebondir au comité permanent des langues officielles. En réunion, la députée libérale québécoise, Linda Lapointe, s’est émue de la situation. L’enjeu pourrait y être abordé dans les prochains mois.

 

*Les prénoms ont été changés afin de conserver, à leur demande, l’anonymat des personnes interrogées.
Benjamin Vachet
Benjamin Vachet
bvachet@tfo.org @BVachet

Originaire de France, Benjamin Vachet vit au Canada depuis plus de dix ans. Titulaire d'un baccalauréat en Administration économique et sociale et d'une maîtrise de journalisme, il a commencé sa carrière en France, avant de la poursuivre au Canada. Il a travaillé pour les hebdomadaires Le Reflet, puis L’Express Ottawa et pour la radio francophone d’Ottawa, Unique FM. Il a rejoint le Groupe Média TFO en 2014. Passionné de politique ontarienne, fédérale et internationale, Benjamin cumule plus de treize années d’expérience en presse écrite, radio et télévision.