#Canada, #Francophonie, Vidéos

Les deux solitudes du Nouveau-Brunswick

FREDERICTON – Le Nouveau-Brunswick a beau être officiellement bilingue depuis 1969, la réalité est différente sur le terrain. Entre indifférence, incompréhension et tensions même, parfois, la province de l’Atlantique vit, à son échelle, les deux solitudes du Canada, selon le spécialiste des droits linguistiques, Michel Doucet.

BENJAMIN VACHET
bvachet@tfo.org | @BVachet

«Au Nouveau-Brunswick, nous partageons un même territoire mais nous ne nous connaissons pas. On peut le voir dans les médias: les médias anglophones ne parlent pas des affaires francophones et inversement», constate le directeur de l’Observatoire international des droits linguistiques, Michel Doucet. «Avec les médias sociaux, les réactions sortent plus vite et plus fortes, et beaucoup de fausses informations circulent.»

Selon un sondage mené en 2010 par Continuum research, le bilinguisme de la province recevrait pourtant l’appui de 82 % de Néo-Brunswickois. Pour l’ancien président de la Société de l’Acadie du Nouveau-Brunswick (SANB), Jean-Marie Nadeau, ce pourcentage se traduit même au quotidien.

«J’ai de plus en plus d’amis anglophones et francophiles sensibles à la cause du bilinguisme.»

L’actuel président de la SANB, Kevin Arseneau, souligne que «la majorité comprend bien mieux nos enjeux aujourd’hui.»

 

«Mon beau-père se souvient que quand il allait à Miramichi dans les années 70, il cachait qu’il était francophone. Ce n’est plus le cas aujourd’hui!» – Kevin Arseneau

 

Mais les chiffres semblent donner raison à M. Doucet. La grande majorité de la communauté anglophone, bien qu’elle dise soutenir l’égalité des deux langues, ne parle pas le français pour autant. Dans une province de 739 900 personnes, dont 32 % de francophones et 65 % d’anglophones, le taux de bilinguisme de ces derniers est de seulement 15,9 %, contre 71,4 % pour les francophones.

 

Bouc émissaire

Cette réalité sert d’ailleurs d’argument aux groupes qui remettent en cause la politique actuelle de bilinguisme au Nouveau-Brunswick, comme l’Anglophone Rights Association of New Brunswick (ARANB) qui juge que sa communauté n’obtient pas sa juste part, notamment en termes d’accès au marché du travail.

«Ce que nous demandons, c’est une répartition équitable des services et des dépenses du gouvernement, ainsi qu’un accès équitable à l’emploi. Le bilinguisme est très souvent exigé, alors que beaucoup d’entre nous ne parlent pas le français. De plus, le niveau demandé est bien trop élevé», explique le vice-président, Rex Tracy de l’organisme fondé il y a deux ans et qui regrouperait 2000 personnes.

Dans son dernier rapport annuel, la commissaire aux langues officielles du Nouveau-Brunswick, Katherine d’Entremont, indiquait toutefois que, selon les dernières données gouvernementales, seuls 41 % des employés des ministères et des organismes gouvernementaux doivent être bilingues. Elle constatait également que l’unilinguisme anglophone reste majoritaire dans la haute fonction publique.

«Il y a beaucoup de mythes qui sont associés au bilinguisme. Les gens ne comprennent pas toujours la Loi sur les langues officielles et voudraient des accommodements pour les francophones mais pas forcément des services égaux, ce qui est contraire à la loi», rapporte-t-elle.

Sans parler de crise, M. Arseneau reconnaît des tensions, liées, selon lui, aux problèmes économiques de la province. Statistique Canada établissait, en mars, le chômage à 8,4 % au Nouveau-Brunswick, contre 6,7 % au Canada.

«En période de difficultés économiques, le bilinguisme devient une proie facile. Mais beaucoup de ces gens rencontrent les mêmes difficultés que nous.»

Selon M. Tracy, la colère gronde.

 

Nouveau discours

Mais le discours a changé par rapport aux années 90 quand le Confederation of Regions Party (COR) constituait l’opposition officielle à l’assemblée législative.

«Auparavant, certains groupes voulaient se débarrasser du bilinguisme au prétexte que la majorité de la population dans la province est anglophone… C’est de la foutaise! Quand la province est devenue bilingue, les Acadiens étaient bien moins nantis que le reste de la population. Aujourd’hui, nous trouvons normal que les Acadiens aient accès à des services dans leur langue. Le problème, c’est que nous sommes allés trop loin!», dit M. Tracy.

L’accession de Blaine Higgs, ancien militant du CoR, à la direction du Parti progressiste-conservateur du Nouveau-Brunswick démontre, selon M. Doucet, que la stratégie elle aussi a changé.

«Les anciens militants du CoR ont compris qu’ils devaient se rallier aux partis plus traditionnels et nuancer un peu leur discours pour faire passer leur message.»

 

Responsabilité politique

Pour la majorité des intervenants rencontrés par #ONfr, le gouvernement libéral, qui compte pourtant de nombreux Acadiens et francophones, ne joue pas son rôle pour apaiser les tensions. À plusieurs reprises, le ministre responsable des langues officielles, Donald Arsenault, et le premier ministre, Brian Gallant, s’en sont pris à Mme d’Entremont.

«Le gouvernement l’a abandonnée et une minorité l’a stigmatisée alors qu’elle fait un excellent travail avec une toute petite équipe. Si le gouvernement expliquait mieux son rôle et ses décisions, cela améliorerait beaucoup les choses», pense M. Arseneau, l’actuel président de la SANB,

Et même si le premier ministre a fait récemment quelques déclarations pour célébrer le bilinguisme, selon M. Nadeau, le mal était déjà fait.

«Quand ils s’en sont pris à Mme d’Entremont, ça a été une première fois de trop! Ce sont plus des libéraux que des Acadiens. On voit la même chose à l’échelle municipale, à Moncton, où le conseil municipal, majoritairement acadien, tergiverse sur l’affichage bilingue… Paradoxalement, le premier ministre Hatfield, bien qu’unilingue anglophone, nous a servis plus favorablement.»

Le ministre Arseneault se défend.

«Même si nous ne sommes pas toujours d’accord avec la commissaire, on respecte son indépendance et son opinion et nous agissons en promouvant le bilinguisme qui nous apporte des avantages économiques incroyables.»

Pour M. Doucet, la réponse du ministre traduit une tendance, près de 50 ans après la première Loi sur les langues officielles du Nouveau-Brunswick.

«Les langues officielles restent tabou sur la place publique. Les rares fois où on en parle, c’est surtout pour en vanter les avantages économiques, jamais pour en souligner les bienfaits sociaux et politiques. Les partis craignent quelques groupes vocaux, pourtant très minoritaires, car ils savent que pour être réélus, ils ne peuvent pas compter uniquement sur le vote acadien.»

Cette hésitation s’illustre, selon lui, par l’absence de réponse officielle du gouvernement au rapport annuel de la commissaire aux langues officielles, remis… en juin dernier. Et même lorsqu’une séance d’information sur la Loi sur les langues officielles est organisée à l’assemblée législative, l’événement est boudé par une grande majorité de députés, rapporte M. Doucet.

«Le gouvernement et les députés ont un rôle de leadership à jouer, mais le problème, c’est qu’ils ne comprennent pas eux-mêmes la Loi sur les langues officielles et ses obligations. Comment pourraient-ils alors l’expliquer et convaincre la population?»

Benjamin Vachet
Benjamin Vachet
bvachet@tfo.org @BVachet

Originaire de France, Benjamin Vachet vit au Canada depuis plus de dix ans. Titulaire d'un baccalauréat en Administration économique et sociale et d'une maîtrise de journalisme, il a commencé sa carrière en France, avant de la poursuivre au Canada. Il a travaillé pour les hebdomadaires Le Reflet, puis L’Express Ottawa et pour la radio francophone d’Ottawa, Unique FM. Il a rejoint le Groupe Média TFO en 2014. Passionné de politique ontarienne, fédérale et internationale, Benjamin cumule plus de treize années d’expérience en presse écrite, radio et télévision.