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Langues officielles: Trudeau sur les traces de Harper?

OTTAWA – Les propos controversés de Justin Trudeau sur le bilinguisme officiel de la ville d’Ottawa pendant le temps des Fêtes traduisent-ils sa vision des langues officielles? Les avis des observateurs interrogés par #ONfr divergent, mais ils s’accordent à dire que le leadership politique manque dans ce dossier.

BENJAMIN VACHET
bvachet@tfo.org | @BVachet

«Justin Trudeau voit les langues officielles de manière instrumentale, un peu comme les voyait Stephen Harper. Pour lui, c’est un outil de communication utile parmi d’autres, mais pas un vecteur identitaire pour assurer la cohésion du pays», analyse le stagiaire postdoctoral à la Chaire de recherche sur la francophonie et les politiques publiques de l’Université d’Ottawa, Martin Normand.

«Qu’a-t-il fait de plus que M. Harper? Des consultations? Le gouvernement conservateur en a fait. Rencontrer les représentants des communautés de langue officielle en situation minoritaire? Les ministres conservateurs aussi l’avaient fait.»

En octobre 2015, l’élection de Trudeau fils avait pourtant suscité beaucoup d’espoir chez les francophones à l’extérieur du Québec. Mais après plus d’un an au pouvoir, force est de constater que les langues officielles n’ont pas grande place dans son champ lexical.

«Justin Trudeau n’est pas idéologiquement contre les langues officielles comme pouvait l’être M. Harper qui avait une vision très économique et financière des langues officielles. Mais pour l’instant, on ne l’entend tout simplement pas sur cette question, hormis récemment sur Ottawa bilingue», observe le cofondateur de l’Observatoire national en matière de droits linguistiques, Frédéric Bérard. «C’est décevant qu’il ne suive pas les traces de son père qui a été un des plus grands défenseurs de la francophonie au Canada!»

Le professeur de sciences politiques au campus Saint-Jean, en Alberta, Frédéric Boily, estime que les attentes envers M. Trudeau étaient peut-être trop élevées. Il rappelle l’intervention controversée de ce dernier en 2007, à Saint-Jean, au Nouveau-Brunswick, au cours de laquelle Justin Trudeau avait remis en question l’existence d’un système scolaire francophone distinct et appelé à dépasser le bilinguisme.

«Il avait été forcé de s’excuser, mais je pense que cela trahit sa vision des choses. Il semble mal percevoir les menaces qui pèsent sur le français au Canada.»

La présidente de la Fédération des communautés francophones et acadienne (FCFA) du Canada, Sylviane Lanthier, juge que les propos de M. Trudeau sur le bilinguisme d’Ottawa sont une occasion manquée d’appuyer une cause très valable. Elle continue toutefois de se montrer patiente tout en demandant plus de la part du gouvernement.

«Il manque un discours articulé sur la place publique, alors que le gouvernement est composé de gens qui semblent croire aux langues officielles. Mme Joly a parlé pendant les consultations sur les langues officielles d’un contrat social… Le gouvernement ne dit pas rien, mais il pourrait porter un message plus large sur l’importance de la dualité linguistique et du bilinguisme. On va attendre de voir les mesures du prochain plan d’action pour les langues officielles qui sera une bonne occasion de poser des gestes concrets.»

 

Le départ de Dion, un coup dur?

Le récent remaniement ministériel n’est pas de nature à rassurer, pense M. Normand, car au sein du conseil des ministres, les défenseurs de la francophonie et des langues officielles sont rares.

«On espérait beaucoup de Dominic LeBlanc, car c’est un francophone en milieu minoritaire, mais on ne l’entend quasiment pas. Mélanie Joly a hérité du dossier par la force des choses, mais elle ne connaît pas bien la réalité des francophones en milieu minoritaire. Le seul qui connaissait ce dossier et le défendait, c’était Stéphane Dion. Son départ constitue à ce titre une très mauvaise nouvelle pour tous les francophones, d’autant qu’il donnait une image francophone du Canada à l’international.»

Le politologue de l’Université Simon Fraser, en Colombie-Britannique, Rémi Léger, évoque également l’entourage du premier ministre, qui reste très loin de ces préoccupations.

«Ce sont surtout des anglophones de Toronto qui ne sont pas sensibles à la question des langues officielles comme peuvent l’être les Canadiens français.»

Pour améliorer la situation, les francophones à l’extérieur du Québec vont devoir encore davantage se faire entendre, pense M. Bérard.

«Les francophones n’ont peut-être pas été assez bruyants. Et dans la population canadienne en générale, même si on dit appuyer le bilinguisme, personne n’est prêt à descendre dans la rue pour le défendre.»

 

Où sont les langues officielles?

Si le débat divise, les experts interrogés s’entendent sur l’absence de leadership du gouvernement dans ce dossier.

«Les langues officielles apportent des gains politiques minimes et cela peut même, au contraire, entraîner des débats et des controverses. Justin Trudeau ne veut pas être pris dans une querelle linguistique, même s’il tâche de rester fidèle à l’héritage libéral dans ce dossier», estime M. Boily. «Mais il y a encore une distinction à faire entre les conservateurs et les libéraux sur le sujet. On verrait mal, par exemple, le bilinguisme du chef être un débat dans une course à la chefferie libérale comme ça peut être le cas chez les conservateurs en ce moment.»

Ce phénomène a pratiquement gagné l’ensemble de la classe politique canadienne, selon M. Léger.

«Aucun parti politique et très peu d’élus développent ou exposent une véritable vision pour les langues officielles. Ils voient davantage cette question comme un irritant. Pour le premier ministre, les langues officielles font désormais partie d’un plus grand dossier, celui de la diversité. Et pour lui, la diversité, ça se passe en anglais!»

À la vision du multiculturalisme dans le respect des deux langues officielles de Pierre-Elliot Trudeau, ne resterait donc aujourd’hui que la valorisation du premier.

«Le statut officiel du français a été banalisé ces dernières années. On donne la même valeur à toutes les langues dans une optique de promotion du multiculturalisme qui est sans doute plus payante électoralement, alors qu’auparavant on voyait les langues officielles comme un vecteur d’intégration. Et là encore, je trouve des similitudes entre MM. Harper et Trudeau.»

Si bien qu’aujourd’hui, remarquent MM. Normand et Boily, la responsabilité des langues officielles incombe davantage aux communautés elles-mêmes.

«Quand j’ai assisté à la consultation sur les langues officielles à Edmonton, c’est ce qui ressortait du discours du gouvernement qui semble se tenir en retrait. C’est bien de ne pas vouloir imposer sa vision sur le terrain, mais cela démontre aussi un certain attentisme de la part du gouvernement», explique le politologue du campus Saint-Jean. «Le gouvernement doit trouver le juste équilibre.»

«On fait porter sur leurs épaules la responsabilité de la survie du français, alors que les gouvernements provinciaux et fédéral aussi en sont responsables!», juge M. Normand.

Benjamin Vachet
Benjamin Vachet
bvachet@tfo.org @BVachet

Originaire de France, Benjamin Vachet vit au Canada depuis plus de dix ans. Titulaire d'un baccalauréat en Administration économique et sociale et d'une maîtrise de journalisme, il a commencé sa carrière en France, avant de la poursuivre au Canada. Il a travaillé pour les hebdomadaires Le Reflet, puis L’Express Ottawa et pour la radio francophone d’Ottawa, Unique FM. Il a rejoint le Groupe Média TFO en 2014. Passionné de politique ontarienne, fédérale et internationale, Benjamin cumule plus de treize années d’expérience en presse écrite, radio et télévision.