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La vérificatrice générale de l’Ontario écorche le gouvernement

TORONTO – La vérificatrice générale de l’Ontario, Bonnie Lysyk, écorche sévèrement le gouvernement sur la manière dont il gère les soins de santé. Les Ontariens qui vivent souvent dans des conditions très précaires payeraient le prix d’un désengagement de l’État dans plusieurs sphères et d’une désorganisation dans l’offre de services de première ligne.

ÉTIENNE FORTIN-GAUTHIER
efgauthier@tfo.org | @etiennefg

JEAN-FRANÇOIS MORISSETTE 
jmorissette@tfo.org@JFMorissette72

Des médecins rémunérés après avoir affirmé qu’ils travaillent absolument tous les jours d’une année, des salles d’opération inutilisées malgré des besoins criants et une absence d’aide immédiate pour de nombreuses personnes en souffrance. Voilà quelques-unes des observations faites par la vérificatrice générale dans un rapport de 1 200 pages déposé à l’Assemblée législative, le mercredi 30 novembre.

Bonnie Lysyk a même constaté que des patients dont la vie est en danger ou qui sont dans un état critique avaient à attendre jusqu’à quatre heures avant d’être opérés. Leur entrée en salle de chirurgie aurait pourtant dû se faire au moins deux fois plus vite, insiste-t-elle.

Elle constate que les salles d’opération où sont menées ces interventions sont sous-utilisées dans les 57 hôpitaux communautaires de la province, qui compte la moitié des lits financés par des fonds publics. «La plupart des hôpitaux fermant la majorité de leurs salles les soirs, les fins de semaine, les jours fériés, durant les vacances du mois de mars et durant une période allant de deux à dix semaines pendant l’été», observe-t-elle.

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Le rapport fait également état du laisser aller du ministère de la Santé et des Soins de longue durée concernant le salaire des médecins. La vérificatrice rapporte que durant son enquête, neuf spécialistes ont affirmé avoir travaillé 360 jours dans une année donnée. Six ont même soutenu avoir travaillé 366 jours. Une anomalie qui aurait exigé des vérifications plus approfondies de la part du gouvernement, ce qui n’a jamais été fait, dit-elle.

Des médecins de famille ont aussi reçu 243 millions de dollars pour des patients, inscrits à leur liste, mais qui ne sont pourtant jamais venus réclamer des services.

Depuis un moment la communauté francophone s’inquiète de l’arrivée de nombreux fournisseurs de services dans l’univers de la santé et du flou entourant leurs obligations, notamment au niveau de la Loi sur les services en français. La vérificatrice générale affirme que le gouvernement continue d’avoir une responsabilité sur ces fournisseurs de service et qu’«une surveillance appropriée s’avère essentielle». Trop souvent, ces fournisseurs de service ne sont pas encadrés par le gouvernement et ne semblent pas se soucier de leurs responsabilités face aux payeurs de taxes, observe-t-elle.

La vérificatrice écorche aussi le gouvernement sur la question des dossiers de santé électronique. Après 14 ans et 8 milliards de dollars, l’initiative n’est toujours pas pleinement «opérationnelle», dit-elle.

 

Santé mentale

Un citoyen sur cinq aura des problèmes de santé mentale au cours de sa vie. Les besoins en santé mentale augmentent dans la province, mais le système de santé n’a pas une approche uniforme dans l’accueil des personnes vulnérables. «Certains patients doivent attendre jusqu’à trois mois pour obtenir des traitements», dénonce Mme Lysyk. Plutôt que d’adapter son financement en fonction des besoins sur le terrain, le gouvernement s’appuie bien souvent sur des «critères historiques» qui se correspondent plus à la réalité.

Les logements dédiés à cette clientèle sont aussi bien souvent offerts en fonction des listes d’attente, sans se soucier du niveau de précarité et de détresse des personnes impliquées, dit-elle. Plusieurs doivent donc demeurer en hôpital, ce qui coûte neuf fois plus cher au système.  La vérificatrice rapporte que le ministère a reconnu dès 1999 qu’une politique en matière de logement était nécessaire, mais n’a rien fait depuis.

Autres préoccupations de la vérificatrice générale

Environnement: Bonnie Lysyk indique qu’il est fort probable que, d’ici 2020, moins de 20 % des réductions requises pour atteindre l’objectif de réduction des gaz à effet de serre de la province soient réalisées par la province. L’Ontario ne pourra atteindre sa cible qu’en achetant des crédits de l’Ontario et du Québec pour les 14,9 mégatonnes restantes, en vertu de l’accord entre les trois juridictions. Cela devrait ajouter 466 millions de dollars à la facture de 8 milliards déjà prévue par la province à cette fin.

Publicité gouvernementale: Quelque 50 millions ont été dépensés en publicité gouvernementale, l’an dernier, contrairement à 30 l’année précédente. Dans son rapport, la vérificatrice accuse le gouvernement d’avoir utilisé des millions de dollars avec le simple but de bien paraître. Une campagne faisant état de dépense de plus d’un milliard de dollars en santé avait des allures partisanes, dit-elle. Une autre sur les infrastructures omettait de dire que la dépense annoncée était échelonnée sur… 12 ans. Certaines pubs sont aussi «complaisantes» et «trompeuses», dit la vérificatrice.

Emploi: 1 milliard de dollars sont investis dans les services d’emploi et de formations de la province, mais le gouvernement effectue ces investissements sans avoir «suffisamment d’informations sur le marché du travail et où sont les besoins pour des employés qualifiés», selon la vérificatrice générale. Quelque 400 fournisseurs de services reçoivent des fonds publics, mais bien souvent aucune vérification n’est faite de l’impact réel de leurs initiatives. La majorité des clients ne trouvent pas d’emploi dans leur domaine après avoir suivi une telle formation, s’étonne-t-elle.

En réaction au rapport de la vérificatrice générale, les libéraux ont voulu se montrer rassurants auprès des Ontariens. Steven Del Duca, ministre des Transports, a assuré aux journalistes avoir demandé un plan d’urgence dans les 60 jours concernant les inquiétudes soulevées par Bonnie Lysyk.«Le ministère ne paie jamais pour du travail de qualité inférieure et, en fait, applique des conséquences financières pour les entrepreneurs qui ne répondent pas à nos exigences», s’est également défendu le ministre Del Duca.

De son côté, le ministre de la Santé, Dr Éric Hoskins, a affirmé accepter les recommandations de la vérificatrice générale. Concernant les facturations des médecins, le ministre assure que des outils sont actuellement en place pour examiner et réviser les écarts et surveillez les anomalies. Cependant, des possibilités existent pour améliorer ces mesures de surveillance, a-t-il concédé.

L’opposition tire à boulets rouges

Le Parti progressiste-conservateur de l’Ontario n’a pas mâché ses mots à la suite de la divulgation du rapport de Bonnie Lysyk. Michael Harris, député de Kitchener—Conestoga, a carrément parlé d’incompétence de la part du parti de Kathleen Wynne. À ces yeux, les erreurs de gestion coûtent cher aux payeurs de taxes de la province.

Du côté du NPD de l’Ontario, Catherine Fife, déplore le manque de responsabilité du gouvernement. Selon la députée de Kitchener-Waterloo, le rapport de la vérificatrice générale met en lumière que des changements importants doivent survenir en Ontario.

Étienne Fortin-Gauthier
Étienne Fortin-Gauthier
efgauthier@tfo.org @etiennefg

Étienne Fortin-Gauthier est journaliste depuis une dizaine d’années. Il a collaboré à plusieurs grands médias canadiens et européens, dont La Presse Canadienne, le quotidien La Presse, l’Agence France-Presse et le groupe de presse L’Avenir (Belgique). Il s’est initié aux dossiers de la francophonie canadienne lors d’un séjour au Réseau francophone d’Amérique, qui travaille de près avec les stations radiophoniques francophones en milieu minoritaire. Étienne est diplômé de l’École des affaires publiques et internationales de Glendon, à Toronto, et du programme bidisciplinaire en communication et science politique de l’Université de Montréal.