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La sénatrice Tardif tient les rênes

La présidente du comité sénatorial des langue officielles, la sénatrice franco-albertaine, Claudette Tardif. Archives

OTTAWA – Le départ de la sénatrice Maria Chaput, début mars, a laissé un vide à la Chambre haute sur les questions de langues officielles et de promotion de la francophonie hors Québec. Dans ce contexte, la franco-albertaine, Claudette Tardif, fait figure de dernier rempart.

BENJAMIN VACHET
bvachet@tfo.org | @BVachet

Alors que le gouvernement de Justin Trudeau tarde à annoncer la nomination, prévue début 2016, de cinq nouveaux sénateurs, soient deux Ontariens, deux Manitobains et un Québécois, les travaux se poursuivent au Sénat.

Le comité permanent des langues officielles a repris son travail et analyse les besoins pour fixer ses priorités.

«On veut regarder où nous en sommes, rencontrer les nouveaux ministres pour connaître leur vision, puis nous choisirons quelles seront les études à approfondir», explique la présidente du comité, Claudette Tardif.

Les départs conjugués de Jean-Robert Gauthier, en 2004, de Marie P. Charrette-Poulin, en 2015 et récemment de la franco-manitobaine, Maria Chaput, ont entamé la représentativité des francophones hors Québec au Sénat.

Aujourd’hui, seuls Claudette Tardif et les néo-brunswickois Rose-May Poirier et Paul McIntyre portent la voix des communautés francophones en contexte minoritaire au sein du comité permanent des langues officielles, et sur ce dossier, seule Mme Tardif s’est vraiment faite entendre ces dernières années.

Dans un éclat de rire, la sénatrice dit pourtant ne pas se sentir seule dans le rôle de gardienne des langues officielles à la Chambre haute.

«Il est vrai que nous avons réellement perdu des champions de la dualité linguistique et de la promotion des communautés francophones en situation minoritaire. Toutefois, au sein du comité, il y a d’autres membres très bien informés. Et puis, j’espère que nous aurons bientôt d’autres francophones qui seront nommés de l’Ontario et du Manitoba.»

 

Priorité à l’éducation

Originaire du petit village de Westlock, en Alberta, l’ancienne enseignante, doyenne de la Faculté St-Jean et vice-présidente de l’Université de l’Alberta, est la seule sénatrice francophone de l’ouest. Très investie par sa mission de promotion et de défense des langues officielles, elle explique d’où lui vient son militantisme.

«Ma passion vient de ma grand-mère maternelle qui est venue de l’Ile d’Orléans en Alberta, au début du 20e siècle. Pour elle, c’était très important que je conserve ma langue française. Ça vient aussi de mes parents qui ont fait le sacrifice de m’envoyer dans une école résidentielle privée, dès mes six ans, car il n’y avait pas d’école publique en français en Alberta, dans ces années-là. Ça m’a coûté cher cet apprentissage de la langue française! Je ne voyais mes parents qu’une seule fois par mois. Mais c’était la seule possibilité.»

D’autres n’ont pas eu cette opportunité, rappelle Mme Tardif.

«On a perdu des générations d’enfants assimilés à cause du manque d’accès à l’éducation en français. Ma propre mère n’a pu étudier en français, car ses parents n’avaient pas les moyens  de l’envoyer dans une école privée. Elle en a beaucoup souffert. Quand elle allait à l’école, on lui tapait sur les doigts parce qu’elle avait un accent français lorsqu’elle parlait en anglais. On l’incitait à taire sa francophonie.»

Il n’est donc pas difficile pour Mme Tardif de mesurer l’importance de l’éducation en français. Elle a notamment participé à la campagne pour l’ouverture de la première institution scolaire francophone d’Edmonton financée par des fonds publics en Alberta, en 1984, l’école Maurice-Lavallée. À l’Université de l’Alberta, elle a également travaillé à augmenter l’offre de programmes en français.

«Je pense qu’il est essentiel d’augmenter l’accès à des programmes d’éducation universitaire en français. Il y a encore trop souvent l’idée que les disciplines importantes, sciences, mathématiques, génie, ça n’est qu’en anglais. Alors qu’on peut très bien réussir et avoir une carrière internationale en ayant étudié ses disciplines en français. Il faut supprimer ce mythe-là et offrir plus de possibilités aux étudiants pour les encourager à poursuivre leurs études en français.»

Aujourd’hui, Mme Tardif pose un regard nuancé sur la situation des francophones en contexte minoritaire.

«Nous avons fait des gains, même si c’est des fois difficile de les voir, car ce sont de petits pas. Avec du recul, on se rend compte que nous avons quand même progressé, notamment en éducation et en santé. Mais il y a encore des besoins et des défis immenses, notamment pour l’accès à la justice et en immigration. Ça peut nous décourager parfois.»

 

Défendre le rôle du Sénat

Nommée au Sénat par Paul Martin, en 2005, Mme Tardif défend bec et ongles l’institution, quand certains rêvent de la voir disparaître.

«Le Sénat fait partie de notre système parlementaire à part égale avec la Chambre des communes. Les Pères de la confédération lui ont vu un rôle très important pour proposer et revoir les projets de loi, faire des études, représenter les minorités et les régions. On apporte un contrepoids contre les excès d’une majorité qui pourrait, pour des raisons électoralistes, vouloir mettre sur pied des lois qui ne représenteraient pas les intérêts des minorités et des régions.»

La sénatrice franco-albertaine loue le travail méconnu qui est réalisé, selon elle, au Sénat.

«Nous avons sans doute besoin d’être plus visibles pour regagner notre crédibilité auprès du grand public qui est très cynique à notre égard. Mais le Sénat fait du bon travail. Nous avons le luxe de pouvoir approfondir et de prendre le temps de regarder des questions importantes pour la société canadienne.»

Alors que la sénatrice Chaput avait fustigé la paralysie qui régnait au Sénat sous le gouvernement Harper en matière de langues officielles, Mme Tardif préfère ne pas commenter et regarder en avant. Elle reconnaît toutefois que le gouvernement fédéral doit faire plus.

«On dit toujours qu’on appuie les langues officielles mais l’action des dernières années était minimaliste. On a respecté la lettre de la Loi sur les langues officielles, mais pas son esprit. On aurait pu être plus généreux. Il y a encore beaucoup à faire.»

 

Pas de partisannerie

Mme Tardif milite pour un Sénat moins partisan. Ainsi, elle dit approuver la décision de Justin Trudeau, en janvier 2014, d’exclure les sénateurs libéraux de son caucus libéral.

«Je pense que c’était la bonne chose à faire car ainsi, les sénateurs ne sentent plus aucune pression. Ils ne sont assujettis à aucune directive de parti.»

Appartenant pourtant au caucus libéral du Sénat, Mme Tardif ne souhaite pas suivre les traces de ses collègues qui ont décidé de siéger comme indépendants.

«Quand j’ai été nommée, je n’étais affilié à aucun parti et on m’a laissé le choix. J’avais considéré siéger comme indépendante, mais les règlements actuels au Sénat font que, comme indépendant, ton pouvoir d’influence et de participation est limité. Par exemple, tu ne sièges pas automatiquement sur les comités.»

Favorable à une dépolitisation de la Chambre haute, Mme Tardif reste tout de même méfiante à l’égard du nouveau processus de sélection des sénateurs, annoncé par M. Trudeau.

«Ma préoccupation est de savoir comment le rôle de représentation des minorités sera conservé dans un tel système. Le premier ministre pourra toujours en tenir compte, au final, au moment de choisir, mais je veux être sûre que les membres du comité seront également sensibilisés à cette question.»

Benjamin Vachet
Benjamin Vachet
bvachet@tfo.org @BVachet

Originaire de France, Benjamin Vachet vit au Canada depuis plus de dix ans. Titulaire d'un baccalauréat en Administration économique et sociale et d'une maîtrise de journalisme, il a commencé sa carrière en France, avant de la poursuivre au Canada. Il a travaillé pour les hebdomadaires Le Reflet, puis L’Express Ottawa et pour la radio francophone d’Ottawa, Unique FM. Il a rejoint le Groupe Média TFO en 2014. Passionné de politique ontarienne, fédérale et internationale, Benjamin cumule plus de treize années d’expérience en presse écrite, radio et télévision.