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La mémoire politique

Les acteurs sociaux et politiques de la province à Penetanguishene en juin, pour souligner la fin des célébrations du 400e anniversaire de présence française en Ontario. Archives

[CHRONIQUE]

La nouvelle est passée pratiquement inaperçue. Elle a su tout de même capter mon attention. Le 15 septembre, la première ministre de l’Ontario, Kathleen Wynne, annonçait des détails entourant les célébrations du 150e anniversaire de l’Ontario en 2017.

MARC-ANDRÉ GAGNON
Chroniqueur invité
@marca_gagnon

Le programme, servant de pendant provincial aux initiatives fédérales de commémoration l’Acte de l’Amérique du Nord britannique (1867), sera doté d’un budget de près de 40 millions de dollars. S’inspirant des fêtes du centenaire de la confédération (1967), une bonne partie de cet argent sera consacrée au programme d’immobilisation en infrastructure municipale. Pour agrémenter l’autre volet, celui des rassemblements communautaires, on ira même jusqu’à utiliser une version remaniée (avec couplet en français) de A Place to Stand, la ritournelle composée en 1967 pour un documentaire projeté au pavillon de l’Ontario le cadre d’Expo 67.

Là où le bât blesse, est que l’Ontario a déjà célébré son bicentenaire… en 1984 !

Peu de gens s’en souviennent, mais l’État provincial a souligné cet anniversaire lors de pareilles célébrations. Afin d’enraciner l’expérience des loyalistes et les institutions britanniques comme point d’ancrage de la société ontarienne, le gouvernement Davis reconnait l’année 1784 comme le point de départ de l’occupation permanente du territoire qui deviendra quelques années plus tard le Haut-Canada.

Ce genre d’affirmation est, bien sûr, à faire frémir tout étudiant en histoire. Les partis d’oppositions ont contesté cette interprétation alors que les Premières nations et les Canadiens français sont établis sur le territoire depuis belle lurette. Si le gouvernement insiste pour prendre un raccourci et justifier les fêtes, c’est qu’elles leur sont utiles, surtout durant une année préélectorale. Dotées d’un budget de 10 millions, les fêtes sont marquées par un spectacle ambulant (le Ontario Show), une visite royale et plusieurs activités communautaires. Un communiqué de presse fait alors état de plus de 800 manifestations sur le territoire.

Un observateur attentif pourrait mal s’expliquer le manque de cohésion entre les différentes initiatives commémoratives à travers le temps. Et il aurait raison. La mémoire apparaît ici comme un instrument politique utile permettant de véhiculer des représentations, de réaménager les interprétations du passé pour mieux imaginer l’avenir. C’est en ce sens qu’il faut comprendre la surenchère commémorative des dernières années (ex : Guerre de 1812, 400e de l’Ontario français). Et rien ne laisse présager que les célébrations du 150e de l’Ontario seront différentes.

En faisant de la création de l’État provincial (et par extension du régime fédératif) le prétexte pour rassembler les Ontariens, le gouvernement tente peut-être de faire coller le récit historique de la province à celui du Canada, laissant de côté ses particularités propres. Il serait à même ainsi de présenter un portrait libéral et tolérant de l’expérience canadienne axé sur la diversité comme vecteur d’unité. D’ailleurs, le programme Ontario 150 cible les différentes communautés de l’Ontario, y compris la minorité franco-ontarienne et les nations autochtones. Paradoxalement, c’est à travers l’ancrage des institutions coloniales britannique qu’il compte le faire.

Il est bien sûr trop tôt pour tirer des conclusions et de prévoir quelles sont les retombées des célébrations. Néanmoins en soustrayant l’histoire politique de ce qui doit être rappelé à la mémoire collective, l’État ontarien joue à l’autruche. Les anniversaires de la sorte sont des moments privilégiés pour discuter de la nature du régime politique, de ses institutions, des changements qu’il subit à travers le temps. Pourquoi ne pas se servir d’un tel évènement pour donner corps à la réconciliation avec les communautés autochtones et métis de la province? Pourquoi ne pas rendre tangible l’excuse envers les francophones pour le règlement 17?

Parions aussi que le cabinet Wynne saura tirer les leçons de l’expérience entreprise par Bill Davis en 1984. Mais à bien y penser, les élections ontariennes c’est pour quand déjà?

 

Marc-André Gagnon est doctorant en histoire à l’Université de Guelph

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