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La mélodie inachevée de Paul Demers

Le chanteur Paul Demers est décédé le 29 octobre dernier. Archives #ONfr

[ANALYSE]

Les Franco-Ontariens ont maintenant leur hymne officiel. Du moins, le «Notre Place» de Paul Demers de facto l’hymne des francophones depuis plus de deux décennies a été reconnu à Queen’s Park.

SÉBASTIEN PIERROZ
spierroz@tfo.org | @sebpierroz

Une récompense logique et méritée pour l’auteur décédé le 29 octobre dernier. Écrite dans la foulée de l’application de la Loi sur les services en français en 1989, la chanson a traversé l’histoire de l’Ontario français: du grand ralliement pour sauver l’Hôpital Montfort jusqu’aux cours de récréation des écoles.

Il ne coûtait donc rien au gouvernement libéral de répondre favorablement à cette demande d’officialisation pilotée par l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario (AFO). Ce n’est pas non plus un hasard si le député Grant Crack a déposé la motion adoptée à l’unanimité, jeudi.

Très réactive sur la thématique de la symbolique en faveur des Franco-Ontariens, l’équipe de Kathleen Wynne avait l’an passé donné le privilège au député Glenn Thibeault de présenter une motion familière. Celle des excuses aux Franco-Ontariens pour le Règlement XVII.

Derrière les belles formules de «célébration» et de «fierté», l’intérêt politique n’est jamais bien loin. Dans les deux cas, il s’agit de députés anglophones en place dans des circonscriptions marquées par le fait francophone… et pas certains d’être réélus en 2018.

La motion de M. Crack pour l’un des trois peuples fondateurs du Canada n’a pas franchement enthousiasmé les députés. Une image vaut bien souvent mille mots. Et celle de Grant Crack, au moment de présenter le texte, seul au milieu de sièges vides dans l’Assemblée législative sur lesquels on distingue quand même Marie-France Lalonde, fait grincer quelques dents. Sans vraiment surprendre.

On peut tout de même reconnaître au député Crack, anglophone du Québec, débarqué dans l’Est ontarien dans les années 70, une certaine sensibilité à la francophonie. Le maire d’Ottawa, Jim Watson, lui aussi anglophone du Québec, arrivé en Ontario dans les mêmes années, n’a pas toujours la même inclination quand il s’agit des Franco-Ontariens.

Les paroles de «Notre Place» de Paul Demers ne sont pas un pourtant pas simple appel aux «célébrations» et au symbolisme cher au gouvernement de Mme Wynne. On y parle aussi de «ne plus avoir notre langue dans nos poches», ou encore d’un «avenir meilleur».

Or, un avenir meilleur pour les 611 500 Franco-Ontariens va de pair avec deux dossiers inaboutis depuis plusieurs décennies: la désignation bilingue d’Ottawa et l’ouverture d’une université franco-ontarienne (et non d’une université de langue française dans la région de Toronto, affiliée à une autre institution, une nuance importante).

Si les lumières ont été braquées vers la reconnaissance de «Notre Place» cette semaine, deux autres événements montrent la volonté d’actions concrètes des leaders franco-ontariens. Mercredi, les militants francophones ont organisé une conférence pour rappeler l’urgence d’une gouvernance francophone, mais aussi leurs questions sans réponse devant les étapes de la future université définies par l’équipe Wynne

Aussi, les conclusions publiées par Radio-Canada sur la désignation bilingue sont les mêmes que celles de #ONfr en novembre dernier: cinq conseillers municipaux en faveur, pas plus. Le chiffre n’évolue pas, et restera probablement figé un bon bout de temps.

28 ans après sa création, la mélodie «Notre Place» a un gout d’inachevé. Natif du Québec et artiste de formation, Paul Demers, par ses notes et sa voix, a vu son influence franchir les portes de la politique. Un héritage immense.

À l’inverse, d’autres politiciens ontariens, capables de s’exprimer en français, ne lèvent pas vraiment la voix pour défendre la minorité francophone. C’est en cela que des personnalités comme Paul Demers vont manquer.

 

Cette analyse est aussi publiée dans le quotidien Le Droit le 4 mars.

Sébastien Pierroz
Sébastien Pierroz
spierroz@tfo.org @sebpierroz

Natif d’Annecy dans les Alpes françaises, Sébastien Pierroz obtient une maîtrise d’histoire de l’Université Paris Panthéon-Sorbonne en 2007. Après avoir travaillé pour Le Reflet dans l’Est ontarien, puis L’Express d’Ottawa, Sébastien rejoint l’équipe d’#ONfr au Groupe Média TFO en janvier 2015.