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La crise Montfort vue de l’intérieur

L'hôpital Montfort aujourd'hui. Crédit photo: Benjamin Vachet

[TÉMOIGNAGES]

OTTAWA – Vingt ans plus tard, la saga Montfort fait aujourd’hui partie de l’histoire de l’Ontario français. Pour celles et ceux qui travaillaient sur place à l’époque, l’annonce de la fermeture de l’hôpital, le 24 février 1997, reste un épisode marquant de leur vie personnelle et professionnelle, le souvenir d’années difficiles faites d’incertitude et de solidarité.

BENJAMIN VACHET
bvachet@tfo.org | @BVachet

Le 24 février 1997, la Commission de restructuration des services de santé de l’Ontario (CRSS), chargée par le gouvernement de Mike Harris de restructurer les services hospitaliers dans la province, recommande la fermeture définitive de l’Hôpital Montfort. Cette date, Lyne Pitre ne peut l’oublier.

«Je me souviens, j’étais assise à mon bureau en train d’écouter les nouvelles. Quand j’ai entendu ça, mon collègue et moi nous sommes mis à pleurer. C’était impensable d’imaginer que l’hôpital dans lequel on travaillait si fort allait fermer. Quand le médecin-chef, le Dr John Joanisse, nous l’a tous annoncé, il y avait un silence de mort.»

Médecin de famille et aujourd’hui directrice du Programme de médecine familiale de l’hôpital, Mme Pitre est née à Montfort. Au moment de l’annonce de la fermeture, elle qui se décrit comme une «fière franco-ontarienne» y travaillait déjà depuis neuf ans.

Originaire de Maniwaki, l’administrateur en imagerie, Benoît Duval, a commencé sa carrière à Montfort en 1980. Dix-sept ans plus tard, l’annonce le laisse pantois.

«On venait de nous dire qu’on était parmi les hôpitaux les plus performants du Canada et tout d’un coup, on nous annonce une fermeture prochaine. C’était impensable!», explique celui qui prendra sa retraite dans quelques-mois.

L’adjointe administrative au Programme de santé mentale, Monique Carrière, employée de Montfort depuis 31 ans, s’interroge encore: «Comment pouvait-on envisager de fermer le seul hôpital francophone de l’Ontario?»

Malgré l’annonce de la CRSS, certains conservent leur optimisme, comme le chirurgien, Benoît St-Jean.

«Je travaillais à Montfort depuis deux ans. Déjà en 1995, il y avait des rumeurs de fermeture. Mais quand c’est devenu officiel, c’était terrible. Les gens pleuraient, le moral était catastrophique. Pour ma part, je restais persuadé que c’était une cause qui avait toutes ses chances devant les tribunaux.»

 

La riposte s’organise

Très vite, la riposte s’organise au sein de l’hôpital.

«Je m’en souviens comme si c’était hier. Dès l’annonce, certains ont dit: ‘on conteste!’», poursuit Mme Carrière.

Deux jours après la déclaration de la CRSS, drapeau franco-ontarien en berne, une conférence de presse annonce la création du comité de survie S.O.S. Montfort.

«Je voulais faire tout mon possible pour aider. Je revenais le soir après mon travail pour faire des appels et obtenir des appuis», se souvient-elle.

Si quelques employés décident d’aller chercher un emploi ailleurs, pour d’autres, il n’est pas question de baisser les bras.

«On m’avait proposé un poste ailleurs, mais pour moi, il n’était pas question de partir. Au fond de moi, je savais qu’il était impossible de fermer un hôpital comme ça. Les patients n’allaient pas disparaître!», explique M. Duval.

Du côté des médecins, la docteure Pitre soutient qu’un seul départ, prévu avant l’annonce de la fermeture, a été enregistré lors de ces événements.

«Beaucoup d’employés craignaient une vague de départs, que les patients ne viennent plus… Mais finalement, et c’est ce qui m’a le plus surpris, les gens en place ne sont pas partis. Ils ne restaient pas par défaut, mais parce qu’ils y croyaient vraiment et voulaient se battre», se souvient M. St-Jean, qui ajoute toutefois qu’après son embauche en 1995, il est resté pendant cinq ans le seul nouveau médecin de l’hôpital.

 

Moment inoubliable

Moins d’un mois plus tard, près de 10 000 personnes remplissent le Centre municipal d’Ottawa pour apporter leur soutien à la cause S.O.S Montfort. Un moment que les employés de l’hôpital ne sont pas prêts d’oublier.

«Je suis allée là-bas avec mes plus grands enfants. Ça a touché beaucoup de monde, y compris ma fille de 5 ans qui le lendemain m’a apporté une annonce pour la soup kitchen en me disant: ’Maman, c’est pour quand tu n’auras plus de travail, on pourra manger là!‘»

«Je pense ne jamais avoir été aussi fière d’être Franco-Ontarienne!» – Dre Lyne Pitre

Pour M. Duval, le rassemblement du 22 mars a constitué un tournant.

«C’était magique de voir tous ces gens venus pour soutenir Montfort. Je n’aurais jamais imaginé que le monde se mobilise pour mon hôpital. Ça a changé ma perception de ma mission. J’ai réalisé l’importance incroyable de Montfort. Et en voyant toute cette foule réunie, je me suis dit qu’il était impossible que l’hôpital ferme ses portes. Le 22 mars a été un tournant dans cette lutte-là!»

Un avis que partage Mme Carrière qui souligne à quel point le rassemblement a été important pour les employés.

«Je n’en revenais pas! J’en ai encore des frissons. Le monde voulait se battre pour sauver Montfort! Cela nous a beaucoup encouragés. Sans ce ralliement, nous n’aurions pas pu réussir.»

Le chirurgien, Benoît St-Jean, dit avoir vu une différence entre l’avant et l’après 22 mars 1997.

«Je me rappelle de l’énergie qui se dégageait lors du grand rassemblement. On sentait l’unité des Franco-Ontariens derrière leur hôpital et le sérieux de celles et ceux qui étaient prêts à se battre pour préserver Montfort et qui s’étaient mobilisés en un très court laps de temps. Il devenait clair qu’on ne se laisserait pas faire.»

 

Nouveau regard

Selon les chiffres fournis par la Direction des ressources humaines de l’hôpital, ils étaient environ 600 employés en 1997. Aujourd’hui, ils sont quelque 1800 professionnels, mais seulement une centaine qui ont connu la crise. Pour celles et ceux qui l’ont vécue de l’intérieur, la saga Montfort a marqué leur carrière.

«Montfort, c’est mon second chez moi. J’ai toujours la même passion de venir y travailler le matin», assure Mme Carrière.

M. St-Jean avoue que cet épisode a changé sa vision de Montfort.

«Mon sentiment d’appartenance est indéfectible et quand je parle de Montfort, je dis: ‘mon hôpital’.»

Pour d’autres, c’est même leur vie personnelle qui a été influencée par cet événement.

«Je me suis dit que si un hôpital pouvait faire ça contre une province, alors moi, toute seule, je peux aussi faire beaucoup pour la francophonie!», lance Lyne Pitre.

Benjamin Vachet
Benjamin Vachet
bvachet@tfo.org @BVachet

Originaire de France, Benjamin Vachet vit au Canada depuis plus de dix ans. Titulaire d'un baccalauréat en Administration économique et sociale et d'une maîtrise de journalisme, il a commencé sa carrière en France, avant de la poursuivre au Canada. Il a travaillé pour les hebdomadaires Le Reflet, puis L’Express Ottawa et pour la radio francophone d’Ottawa, Unique FM. Il a rejoint le Groupe Média TFO en 2014. Passionné de politique ontarienne, fédérale et internationale, Benjamin cumule plus de treize années d’expérience en presse écrite, radio et télévision.