#Canada, #Francophonie, #Ontario, #Opinion

L’Everest de l’immigration francophone

Marie-France Lalonde, ministre déléguée aux affaires francophones de l'Ontario Crédit image: Maxime Delaquis

[ANALYSE]

MONCTON – La formule peut faire sourire. «Sherpa». C’est le terme quelque peu pompeux dont l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) nomme les représentants des pays ou gouvernements membres de son institution.

SÉBASTIEN PIERROZ
spierroz@tfo.org | @sebpierroz

Marie-France Lalonde le répète non sans fierté depuis plusieurs jours: c’est elle la nouvelle «sherpa» pour l’Ontario. Celle chargée de faire entendre la voix des Franco-Ontariens à la table de discussions de l’OIF, et promouvoir le dossier numéro 1 dans ce cas: l’immigration francophone.

La ministre déléguée aux Affaires francophones et donc «sherpa» a dû s’adapter à un emploi du temps serré dans la semaine: Conseil permanent de la francophonie à Paris et surtout ce vendredi le sommet de l’immigration francophone à Moncton.

Le second événement, attendu de longue date, a l’originalité de placer à la même table le ministre de l’Immigration, des Réfugiés et de la Citoyenneté, Ahmed Hussen, ainsi que les représentants des provinces sur le même sujet. Dans le cas de l’Ontario: Marie-France Lalonde et Laura Albanese (ministre des Affaires civiques et de l’Immigration).

Car en terme d’immigration, force est d’admettre que le gouvernement fédéral ne livre pas la marchandise. La cible de 4,4 % d’immigrants francophones au Canada demeure dans de basses eaux depuis des années, entre 1 et 2 %.

L’Ontario ne fait guère mieux malgré une barre placée à 5 %, alors que les derniers chiffres situent l’immigration à 2 %. Et même le Nouveau-Brunswick qui s’est fixé 33 % pour 2020 est bien loin des 20 %. Quant au Manitoba, il faudra encore beaucoup de travail pour parvenir à la cible fixée de 7 %.

Les gouvernements sont-ils donc trop ambitieux? C’est bien possible. En termes de chiffres, on privilégie «la politique des grands pas». Le plus souvent pour démontrer un certain attachement à la francophonie.

Il y a fort à parier que les directives énoncées à Moncton (partenariat notamment entre le Nouveau-Brunswick et le fédéral pour une lentille francophone, une composante francophone pour les candidats au programme Entrée express) susciteront un certain intérêt, mais les résultats concrets seront flous.

Derrière les mots, la volonté politique ne suit souvent pas. Dernier élément en date: l’absence totale d’une mention à l’immigration francophone dans le budget fédéral dévoilé la semaine dernière. S’il multiplie les références au multiculturalisme, Justin Trudeau n’a pas donné le coup d’accélérateur attendu sur les questions francophones.

Sans compter que le momentum n’est pas le meilleur pour le sommet de Moncton. Ahmed Hussen n’est en place que depuis quelques semaines, et son français reste boiteux. Peut-il vraiment comprendre tous les enjeux et les dossiers complexes? C’est pourtant vers lui que tous les regards convergent. Le fédéral décide et gère une grande partie de la sélection des immigrants. Les provinces n’ont souvent un mot à dire que très limité.

Et quand bien même cette volonté politique existe, il n’y a aucune certitude que ces francophones vivront et travailleront en français au Canada. L’assimilation, l’exogamie, et la proximité de la culture américaine, ne sont pas contrôlables. Lorsque le seuil de population francophone est en-dessous de 20 % des résidents, le risque de «perdre» ces nouveaux arrivants devient grand.

Il s’en dégage in fine de ce sommet de Moncton l’impression que tout cela arrive avec quelques années, voire quelques décennies de retard.

Pour vaincre ces Everest que représentent les cibles d’immigration francophone, il ne suffit pas d’avoir des «sherpas». Ou encore d’établir des partenariats. Il faudrait assumer pleinement l’héritage de la dualité culturelle au Canada. Une définition vers laquelle M. Trudeau prend ses distances, et qui rebute la majorité des gouvernements provinciaux. Pendant ce-temps, les francophones restent toujours très loin des sommets visés.

 

Cette analyse est aussi publiée dans le quotidien Le Droit le 1er avril.

Sébastien Pierroz
Sébastien Pierroz
spierroz@tfo.org @sebpierroz

Natif d’Annecy dans les Alpes françaises, Sébastien Pierroz obtient une maîtrise d’histoire de l’Université Paris Panthéon-Sorbonne en 2007. Après avoir travaillé pour Le Reflet dans l’Est ontarien, puis L’Express d’Ottawa, Sébastien rejoint l’équipe d’#ONfr au Groupe Média TFO en janvier 2015.