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Francophonie: la stratégie de l’Ontario

La ministre déléguée aux Affaires francophones, Marie-France Lalonde, en compagnie de la Secrétaire générale de l'OIF, Michaëlle Jean Crédit: Gouvernement de l'Ontario

TORONTO – L’Ontario a adhéré à l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), l’automne dernier, à titre de membre observateur. La province a publiquement fait connaître ses premières actions, mais en coulisse le plan de match est beaucoup plus ambitieux.

ÉTIENNE FORTIN-GAUTHIER
efgauthier@tfo.org | @etiennefg

«Nous sommes actuellement sur la voie de service, mais emprunterons bientôt l’autoroute». La citation est attribuée à la ministre déléguée aux Affaires francophones de l’Ontario, Marie-France Lalonde, et rapportée par ses proches collaborateurs. Le gouvernement ontarien a décidé de se familiariser avec les rouages de l’OIF en y adhérant comme observateur, mais se positionne pour obtenir un statut de plein droit, possiblement aussitôt que lors du prochain Sommet de la Francophonie, qui se déroulera dans deux ans en Arménie.

Marie-France Lalonde et Michaëlle Jean ont multiplié les rencontres depuis un an

En attendant, le gouvernement veut démontrer aux Franco-Ontariens, mais aussi à la majorité anglophone, que les sommes investies dans cette démarche auront des retombées certaines, notamment au niveau économique.

 

Un premier investissement

Depuis son adhésion à l’OIF, en novembre dernier, l’Ontario s’était fait discrète. En coulisse, un jeu de négociations avait cours afin de déterminer si la province avait les moyens d’injecter dès maintenant une somme dans l’organisation. Outre des frais de secrétariat, l’Ontario, en tant que membre observateur, n’a pas l’obligation de financer des programmes.

Il y a quelques jours, la province a annoncé qu’elle injectait néanmoins 300 000 $ dans l’organisation. Outre une somme de 75 000 $ dédiée au fonds de fonctionnement de l’OIF, la province a décidé d’investir 150 000 $ dans un fonds d’éducation qui finance des programmes de formation pour adultes dans les pays francophones en voie de développement et 75 000$ dans un programme favorisant l’égalité entre les hommes et les femmes. «Des initiatives qui cadrent avec les valeurs et les priorités ontariennes de la première ministre», souligne une source gouvernementale. Aussi modeste qu’elle soit, cette contribution démontre la bonne volonté de l’Ontario, ajoute-t-on.

D’autres sommes doivent être annoncées prochainement pour permettre à des organismes franco-ontariens de sauter dans l’arène de la Francophonie. «Il y aura bientôt une conférence sur les femmes d’affaires dans la Francophonie. On veut amener des gens d’ici là-bas», fait savoir notre source gouvernementale.

 

L’Afrique dans la mire

Publiquement, la province dit vouloir, par son adhésion à l’OIF, faire rayonner la Francophonie ontarienne. Mais derrière les portes closes, ce sont les arguments économiques qui portent davantage, révèlent plusieurs intervenants qui se sont confiés à #ONfr sous le couvert de l’anonymat.

«C’est l’argument économique qui a convaincu la première ministre Wynne d’aller de l’avant avec l’OIF», fait savoir une source au sein de l’OIF.

«L’OIF nous ouvre les portes de l’Afrique, un marché commercial exceptionnel et en pleine croissance», renchérit une source gouvernementale. «En matière de relations internationales, l’Ontario mise sur les échanges commerciaux. La Francophonie permet à l’Ontario d’entrer en Afrique. De nombreuses mines ont leurs sièges sociaux à Toronto. On a une expertise dans l’exploitation minière, notamment, et on peut la partager en plus d’explorer de nouvelles opportunités commerciales sur ce continent», indique-t-elle.

Une stratégie qui tient la route, selon Jean-Louis Roy, qui a été secrétaire général de l’Agence intergouvernementale de la Francophonie (AIF), l’un des ancêtres de l’OIF. «L’Ontario peut se positionner sur le marché africain grâce à la Francophonie et voir un marché économique, culturel, scolaire et énergétique énorme s’ouvrir à elle. Longtemps, les gens ont eu l’impression que les contributions faites à l’Afrique n’allaient que dans un sens. Mais ce n’est pas le cas, elle peut aussi nous apporter beaucoup», affirme-t-il.

L’Ontario siège au Conseil permanent de la Francophonie à titre d’observateur

Dorénavant, les représentants de l’Ontario peuvent discuter de manière formelle et informelle avec les leaders de nombreux pays africains lors de l’une ou l’autre des rencontres annuelles de l’OIF.

Mais l’Ontario doit faire ses armes. La diplomatie internationale a ses règles et ses codes que les représentants de la province apprennent à maîtriser. L’Ontario n’est cependant pas complètement étrangère aux instances de la Francophonie. Plusieurs intervenants interrogés par #ONfr mentionnent avoir rencontrés l’ancienne ministre déléguée aux Affaires francophones de l’Ontario, Madeleine Meilleur, lors de différentes activités de l’OIF, alors qu’elle évoluait sein de la délégation canadienne.

L’Ontario compte à terme avoir une équipe plus structurée dédiée à l’OIF et qui serait menée par un «sherpa» à part entière. Différentes «personnalités franco-ontariennes» sont considérées, indique-t-on.

 

Les devoirs de l’Ontario

Pour faire sa place au sein de la Francophonie, l’Ontario a du travail à faire aussi à l’intérieur de ses frontières, s’entendent plusieurs acteurs.

«Si l’Ontario veut devenir membre à part entière de l’OIF, elle va devoir donner un statut à part entière au français dans la province», selon Jean-Louis Roy. «C’est très impressionnant ce qu’a fait l’Ontario pour la défense du français. Mais il faut donner un statut plus officiel au français, plutôt que de miser sur une série de politiques.  Ça peut être en faisant de l’Ontario une province bilingue ou avec une déclaration unanime de l’Assemblée législative pour faire du français la langue d’usage pour toutes les institutions», poursuit-il.

Un intervenant de premier plan dans la diplomatie francophone évoque un certain malaise.

«Si l’Ontario veut être crédible, elle doit régler ses problèmes internes. La province doit officiellement devenir bilingue et elle doit montrer du leadership pour faire d’Ottawa une ville bilingue»

Ce diplomate fait également connaître le scepticisme de certains représentants du Québec. «J’ai souvent entendu que l’arrivée de l’Ontario allait nuire au Québec. Si l’Ontario veut avoir un réel impact dans l’OIF, elle doit faire alliance avec le Québec. Pour ce faire, elle doit montrer son sérieux, faire des contributions de qualité et avoir du contenu dans sa démarche», souligne-t-il.

Au sein du gouvernement Wynne le sentiment d’urgence est palpable. Il faut être capable de prouver aux Ontariens, la pertinence de cette adhésion sans s’exposer aux attaques de l’opposition, en pleine année électorale. Réalistes, certains admettent que les fruits de ce grand projet, pourraient bien être cueillis à point par une autre formation politique, advenant une défaite libérale au prochain scrutin.

 

Étienne Fortin-Gauthier
Étienne Fortin-Gauthier
efgauthier@tfo.org @etiennefg

Étienne Fortin-Gauthier est journaliste depuis une dizaine d’années. Il a collaboré à plusieurs grands médias canadiens et européens, dont La Presse Canadienne, le quotidien La Presse, l’Agence France-Presse et le groupe de presse L’Avenir (Belgique). Il s’est initié aux dossiers de la francophonie canadienne lors d’un séjour au Réseau francophone d’Amérique, qui travaille de près avec les stations radiophoniques francophones en milieu minoritaire. Étienne est diplômé de l’École des affaires publiques et internationales de Glendon, à Toronto, et du programme bidisciplinaire en communication et science politique de l’Université de Montréal.