#Francophonie, #Ontario

Faut-il subventionner l’humour en Ontario?

Un des membres fondateurs du groupe d'humour Improtéine, Olivier Nadon, à gauche, croit que l'humour peut faire une différence auprès d'un jeune public francophone bombardé par du contenu culturel anglophone. Improtéine

TORONTO – Contrairement aux danseurs, aux écrivains et aux musiciens, les humoristes ne peuvent pas obtenir de subventions de la part du Conseil des arts de l’Ontario. Une situation dénoncée par plusieurs intervenants alors même que des efforts sont menés pour faire naître une véritable industrie de l’humour francophone dans la province.

ÉTIENNE FORTIN-GAUTHIER
efgauthier@tfo.org | @etiennefg

«Ce qu’on voudrait c’est que l’humour soit reconnu comme une discipline artistique par le Conseil des arts de l’Ontario. Ce n’est pas le cas actuellement. Si les humoristes avaient accès à des subventions, il y aurait plus d’humoristes de la relève», selon Céline Baillangeon-Tardif, à la tête du concours d’humour francophone LOL.

Celle qui travaille à faire naître un programme de formation d’humour franco-ontarien considère que cette discipline est un outil sans égal pour contrer l’assimilation. Selon elle, le Conseil des arts aurait tout intérêt à financer avec des fonds publics ceux et celles qui veulent enrichir l’univers culturel francophone grâce à l’humour.

Olivier Nadon, l’un des membres fondateurs du groupe d’humour Improtéine, est bien placé pour témoigner sur cette question. «Au début, on se battait contre l’étiquette d’humoriste. Pour une raison bien simple: les bailleurs de fonds ne donnaient pas d’argent à l’humour. On a décidé avec le temps de s’incorporer et de devenir une petite entreprise avec notre art», explique-t-il.

Improtéine ne bénéficie toujours pas de subventions, mais comme entreprise elle a plus de contrôle sur ses finances et ses profits qu’en étant une OSBL, comme auparavant. La formation a misé sur une clientèle inusitée pour se faire connaître et conquérir le cœur de l’Ontario français. «Notre business passe par les écoles», révèle-t-il, même si le groupe se produit aussi sur scène et sur le web.

Olivier Nadon croit aussi que l’humour peut faire une différence auprès d’un public plus jeune bombardé par du contenu culturel anglophone. «Si on veut accrocher les jeunes et contrer l’assimilation, c’est à travers l’humour, ce n’est pas à travers la danse moderne et la poésie», tranche-t-il. S’il estime que des subventions devraient être offertes pour les humoristes de la relève, il croit aussi que les citoyens ont un rôle à jouer. «Il faut essayer de mobiliser davantage les Franco-Ontariens. Le marché n’a jamais été exploité à son plein potentiel», insiste-t-il.

En Ontario, le Conseil des arts offre des subventions à ceux qui présentent différentes sortes de spectacles. Mais ces «diffuseurs» n’obtiennent rien lorsqu’ils décident de mettre l’humour de l’avant. «Le Conseil des arts ne reconnait pas les humoristes comme étant des artistes, alors il n’y a pas de subventions pour les diffuseurs qui présentent des spectacles d’humour, comme nous», explique Élaine Legault, directrice générale Conseil des organismes francophones de la région de Durham.

Elle ajoute néanmoins qu’une subvention fédérale vient compenser l’absence d’aide provinciale. «Je respecte et comprends la logique de la décision du Conseil des arts de l’Ontario. On a peu d’artistes en humour en Ontario. Mais ce qui est dommage, c’est que c’est une discipline très demandée par le public. Je crois cependant que si on décidait d’aider l’humour, il ne faudrait pas que d’autres disciplines en paient le prix», insiste-t-elle.

 

Mérite artistique

Le Conseil des arts confirme qu’il ne subventionne pas l’humour, autant en français qu’en anglais. Cependant, certaines activités artistiques qui ont une composante humoristique peuvent profiter de deniers publics.

«Nous avons un programme bilingue qui subventionne l’art oral et on a déjà eu des projets où l’humour était présent, par exemple dans un spectacle de contes. Nous avons aussi aidé des pièces de théâtre où il y avait de l’humour. Il n’y a cependant pas de subvention pour l’écriture, la production ou la diffusion pour les spectacles d’humour de type stand-up comedy», explique François Boivin, responsable des arts francophones au Conseil des arts.

Depuis un bon moment, François Boivin dit lui aussi constater l’émergence d’une scène humoristique francophone en Ontario. Il croit que cette discipline peut être utile pour faire la promotion de la langue française, mais souligne du même souffle que les ressources du Conseil des arts sont limitées.

«Le Conseil des arts de l’Ontario ne prétend pas subventionner toutes les activités créatrices. Il n’y a pas de programme en architecture, en design de mode ou en art culinaire, par exemple. C’est au-delà de nos moyens. Le stand-up est souvent vu comme étant une industrie avec une intention plus commerciale, alors qu’au Conseil des arts, nous misons d’abord sur le mérite artistique d’un projet», explique M. Boivin.

Le Conseil des arts de l’Ontario a accordé un total de 52,1 millions $ de bourses en 2014-2015. De ce montant, 3,3 millions $ ont été accordés à des artistes qui disent avoir le français comme langue maternelle. Plus spécifiquement, la section des arts francophones du Conseil des arts a accordé 2,7 millions $ en bourses.

François Boivin n’est pas d’accord pour dire que l’humour est le meilleur véhicule qui soit pour faire la promotion de la langue de Molière. «Les activités que nous subventionnons ont obtenu beaucoup de succès. Il y a de magnifiques projets en danse contemporaine et dans le conte. Il y a aussi beaucoup de compagnies de théâtre en Ontario français et on constate bien l’impact de leur travail», fait-il valoir.

Le Conseil des arts n’a pas eu de communications récemment avec des humoristes qui souhaiteraient obtenir des subventions. M. Boivin invite les artistes en humour de la relève à faire connaître leurs besoins au Conseil. Cela pourrait éventuellement mener à la création d’un nouveau programme, si cela cadre avec le mandat de l’organisme.

Étienne Fortin-Gauthier
Étienne Fortin-Gauthier
efgauthier@tfo.org @etiennefg

Étienne Fortin-Gauthier est journaliste depuis une dizaine d’années. Il a collaboré à plusieurs grands médias canadiens et européens, dont La Presse Canadienne, le quotidien La Presse, l’Agence France-Presse et le groupe de presse L’Avenir (Belgique). Il s’est initié aux dossiers de la francophonie canadienne lors d’un séjour au Réseau francophone d’Amérique, qui travaille de près avec les stations radiophoniques francophones en milieu minoritaire. Étienne est diplômé de l’École des affaires publiques et internationales de Glendon, à Toronto, et du programme bidisciplinaire en communication et science politique de l’Université de Montréal.