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Et si l’Ontario réglait la question des conseils scolaires?

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[CHRONIQUE]
Récemment, une vidéo des humoristes d’Improtéine a circulé sur les médias sociaux et attiré l’attention de nombreuses personnes. Il faut dire qu’elle portait sur la question des conseils scolaires, une question sur laquelle tout le monde a une position bien arrêtée, mais dont personne ne veut discuter sur la place publique.

AURÉLIE LACASSAGNE
Chroniqueuse invitée

La question est simple: pourquoi la province de l’Ontario a-t-elle encore quatre réseaux de conseils scolaires, soit un francophone public, un anglophone public, un francophone catholique et un anglophone catholique?

En chiffres, cela représente 29 conseils scolaires anglophones catholiques, 8 conseils scolaires francophones catholiques, 31 conseils scolaires anglophones publics et 4 conseils scolaires francophones publics. Cela fait donc 72 conseils scolaires, et même 73 en réalité car, figurez-vous, il y a aussi un conseil scolaire protestant à Penetanguishene!

La raison est historique: il s’agissait au 19e siècle de protéger la religion minoritaire catholique. C’est le grand compromis constitutionnel de 1867. Ce qu’on garantissait aux francophones n’était pas l’accès à une éducation en français, mais à une éducation aux mains de l’Église catholique. Ce droit au financement public d’un système scolaire séparé catholique est toujours garanti par la Constitution de 1982.

Dans les autres provinces, l’Alberta et la Saskatchewan ont elles aussi un droit constitutionnel à un système séparé, mais les deux provinces n’ont pas beaucoup utilisé cette possibilité. Les conseils scolaires séparés, catholiques ou protestants, se concentrent uniquement dans certains secteurs. Dans les Maritimes et en Colombie-Britannique, il n’y a jamais eu de système séparé. Les provinces de Terre-Neuve et Labrador et du Québec ont quant à elles abandonné leur système séparé en 1997. Le Québec n’a désormais qu’un réseau public anglophone et un réseau public francophone et Terre-Neuve et Labrador n’a qu’un seul réseau public. Enfin, sans rentrer dans les détails de la question des écoles au Manitoba, qui a jalonné toute l’histoire de la province, celle-ci ne dispose que d’un réseau public d’écoles de langue française et d’un réseau public d’écoles de langue anglaise.

En bref, au Canada, l’Ontario fait figure d’exception. Et aujourd’hui, plusieurs arguments peuvent être avancés en faveur de la fusion des conseils scolaires et de l’établissement de deux réseaux sur une base linguistique comme dans les autres provinces.

 

L’argument économique

Il est aisé de comprendre que dans un contexte de compressions budgétaires, la fusion des conseils scolaires permettrait de réaliser des économies d’échelle magistrales, que ce soit dans le personnel cadre ou en matière d’infrastructures.

Cela fait deux décennies qu’il n’y a quasiment plus d’investissements dans l’achat de livres pour les écoles. Ce paradoxe continue d’être justifié par un argument économique car, nous dit-on, «il faut faire des économies».

La question est donc simple: préférons-nous des écoles avec des livres ou des écoles qui favorisent une seule religion?

Le gouvernement pinaille sur les jours de vacances des enseignants, on ferme des écoles trop petites pour, parfois, en construire d’autres à coups de centaines de millions, les querelles de clocher sont incessantes entre villages et conseils scolaires pour savoir qui aura son école, on ne veut pas partager les locaux avec les anglophones ou avec les «gens du public»… Et pourtant, nous avons toujours 73 conseils scolaires!

Les Ontariens, qui sont d’habitude si prompts à se définir comme payeurs de taxes, font preuve d’une duplicité étonnante sur cette question. Ces querelles iniques, d’un autre temps, doivent cesser. Il faut rationnaliser tout cela et vite!

L’argument politique et légal

Le Canada et l’Ontario se sont fait reprocher ce système à plusieurs reprises par l’Organisation des Nations Unies (ONU) car il irait à l’encontre du Pacte des droits civils et politiques, en favorisant une religion au détriment des autres.

C’est non seulement inacceptable pour une société qui se dit multiculturelle, mais c’est encore plus inacceptable pour une société qui se croit moderne. Faut-il rappeler que la modernité présuppose la neutralité de l’État en matière religieuse, en d’autres termes, la séparation du religieux et du politique?

Par ailleurs, si les écoles catholiques acceptent des élèves venus de tout horizon religieux, puisque le financement des écoles se fait selon le nombre d’élèves accueillis, il n’en va pas de même pour les enseignants. Il faut encore montrer patte blanche, dont son certificat de baptême, pour pouvoir enseigner dans les écoles séparées. Cette discrimination est tolérée à cause de la garantie constitutionnelle mais est-elle légitime et acceptable en 2016?

 

Les arguments sociaux et sociétaux

Les conséquences de ces divisions sont nombreuses pour la société ontarienne et pour la communauté franco-ontarienne, en particulier.

Premièrement, l’existence de deux réseaux francophones contribue à la fragmentation de notre communauté. Elle induit une compétition entre enfants et nous n’avons pas besoin de ça. On en passe du temps à débattre de cette question au lieu de s’unir pour défendre nos droits aux services en français. En tant que communauté minoritaire, il est important d’être soudés et de créer un esprit communautaire unitaire dès le plus jeune âge. Mais pour cela, il faudrait que nos enfants reçoivent la même éducation, ce qui n’est pas le cas.

Il existe un mythe assez persistant selon lequel, qu’on n’inscrive nos enfants au public ou au catholique, ne ferait pas de différence. Les programmes seraient les mêmes et puis, «tu sais, Aurélie, c’est plus comme avant !».

Mais certains conseils catholiques ne refusent-ils pas d’accueillir parmi leurs élèves des jeunes filles-mères? Certains conseils catholiques n’ont-ils pas refusé d’organiser la vaccination contre le virus du papillome humain pour des motifs fallacieux? Un certain conseil n’a-t-il pas refusé que ses élèves du secondaire aillent voir une pièce de théâtre du répertoire franco-ontarien parce qu’on y entraperçoit furtivement une paire de fesses? Et le port de la jupe obligatoire pour les filles, peut-on faire plus rétrograde?

Certains diront que ce sont des broutilles mais c’est l’accumulation de «petites broutilles» qui, mises bout à bout, divisent profondément la communauté.

Deuxièmement, l’existence des deux réseaux contribue à l’assimilation. Puisque les conseils reçoivent leur financement en fonction du nombre d’élèves et que les élèves francophones sont divisés entre les systèmes catholique et public, les conseils scolaires vont à la chasse aux petits anglophones pour remplir leurs classes et recevoir du financement. Le reste de l’histoire, vous le connaissez… Le petit anglophone arrive en salle de classe et à la fin de l’année, nos enfants parlent anglais.

Mais il y a une autre raison plus insidieuse. Je prends l’exemple de Sault-Ste-Marie, il y a quelques années, quand j’y demeurais. Seul le conseil catholique était présent à l’époque. Or, pour des raisons familiales, il m’était impossible d’inscrire mon enfant dans ce conseil. Si j’étais restée là-bas, il m’aurait donc fallu inscrire ma fille à l’école de langue anglaise. Je ne suis pas une exception et toutes les combinaisons sont possibles. Ça aurait pu être le parent qui ne souhaite pas inscrire son enfant à l’école publique… Le territoire du nord est vaste, les trajets en bus scolaire sont parfois très longs, combien de parents font alors le choix de l’école anglaise?

Troisièmement, on ne cesse de répéter que l’avenir de la francophonie ontarienne repose sur l’immigration. Il suffit de se promener dans les couloirs de l’École des sciences de l’éducation de l’Université Laurentienne, qui forme de nombreux futurs enseignants francophones de la province, pour voir qu’effectivement, le profil des enseignants va considérablement changer et c’est très bien. Mais la plupart de ces futurs enseignants ne sont pas catholiques, alors qui les embauchera?

 

Boîte de Pandore

Comme dirait notre premier ministre, «parce que c’est 2015», et d’autant plus que maintenant, nous sommes en 2016, il serait temps que l’on mette fin à cet anachronisme parce que ça devient franchement gênant.

Les politiciens ont peur d’ouvrir cette boîte de Pandore. Les conservateurs se sont fait ramasser aux élections pour avoir osé soulever cette question. La première ministre libérale Kathleen Wynne avait vertement corrigé l’ancien candidat Andrew Olivier qui avait prôné la fusion. Seul le Parti vert appelle ouvertement à la fusion des conseils scolaires dans sa plateforme électorale.

C’est à nous de demander à nos représentants de régler une fois pour toute cette question, et les Franco-Ontariens devraient prendre les devants car il en va de l’avenir de notre communauté.

Dernière petite remarque: la cerise sur le gâteau, c’est que d’ouvrir cette question de la fusion des conseils scolaires permettrait de mettre sur la table la question de la livraison de l’éducation en immersion, aujourd’hui offerte par les conseils scolaires anglophones, mais que les conseils scolaires francophones auraient tout intérêt à récupérer.

Plus vite nous aurons réglé cette question, plus vite nous pourrons passer à l’autre question primordiale, celle de la refonte entière et complète des programmes afin d’offrir une éducation de qualité à nos enfants.

 

Aurélie Lacassagne est professeure agrégée en sciences politiques à l’Université Laurentienne. 

Note: Les opinions exprimées dans les chroniques publiées sur #ONfr n’engagent que leurs auteur(e)s et ne sauraient refléter la position de #ONfr et du Groupe Média TFO.