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Ed Clark: «notre position a évolué»

L'économiste Ed Clark. François Pierre Dufault

 

TORONTO – L’économiste Ed Clark recommande à l’Ontario de privatiser jusqu’à 60% de sa société de distribution et de transmission d’électricité Hydro One et d’élargir le marché de la bière à 450 supermarchés. Le fruit d’une réflexion qui passablement «évolué» pendant les douze mois que l’ex-banquier a passés à envisager l’avenir de deux des plus grandes sociétés d’État de la province.

FRANÇOIS PIERRE DUFAULT
fpdufault@tfo.org | @fpdufault

Au début, le panel d’experts sur l’avenir des biens publics de l’Ontario avec sa tête M. Clark recommandait à la province de privatiser le réseau de distribution d’Hydro One, mais d’en conserver l’appareil de transmission et ses 30 000 kilomètres de lignes à haute tension.

La recommandation finale, un an plus tard, est de privatiser jusqu’à 60% de l’ensemble d’Hydro One sur un horizon de cinq ans. Le gouvernement demeurerait l’actionnaire majoritaire de la société d’État et aucun autre actionnaire du secteur privé ne pourrait en détenir plus de 10%.

La mesure permettrait, selon M. Clark, de dégager jusqu’à 9 milliards $. De cette somme, 5 milliards $ iraient au remboursement de la dette du réseau d’électricité de l’Ontario et 4 milliards $ dans des projets d’infrastructure de la province.

Les libéraux de Kathleen Wynne promettent d’investir 130 milliards $ sur dix ans dans l’infrastructure, dont 29 milliards $ dans les routes et les transports en commun de l’Ontario.

Ed Clark a reconnu que sa «position avait évolué» depuis le dépôt d’un rapport intérimaire, l’automne dernier.

«L’information que nous avons obtenue nous a amené à penser qu’élargir la propriété d’Hydro One générerait plus de profits que la vente du simple réseau de distribution», a déclaré M. Clark lors d’une présentation à la presse parlementaire, le jeudi 16 avril. «Nous avons donc défié le gouvernement sur son raisonnement pour garder 100% de la propriété d’Hydro One dans un secteur qui est déjà très bien réglementer. Pour nous, c’est l’équivalent de porter une ceinture et des bretelles.»

 

Rationalisation

De l’avis de l’ancien patron de la Banque TD, le «marché est incroyablement bon» à l’heure actuelle pour obtenir un prix avantageux sur d’éventuelles actions d’Hydro One.

Et si Queen’s Park doit s’attendre à une perte de revenus après la vente d’Hydro One, ça ne veut pas dire pour autant que les tarifs d’électricité vont augmenter, selon M. Clark. «L’implication du secteur privé va presque certainement améliorer la performance d’Hydro One. Des entreprises qui performent bien rationalisent leurs opérations et réduisent leurs coûts», a-t-il indiqué. «Les économies seront refilées aux consommateurs».

De plus, la Commission de l’énergie de l’Ontario (CÉO) continuerait d’avoir le contrôle absolu sur les tarifs d’électricité, a fait valoir l’ex-banquier. Et le mandat de l’organisation sera renforcé, a-t-il précisé.

La seule recommandation originale que M. Clark a retenue est celle de fusionner le distributeur d’électricité Hydro One Brampton, une filiale locale d’Hydro One, avec trois autres distributeurs de la grande région métropolitaine: Enersource, Horizon et PowerStream. Cette fusion pourrait «ouvrir la porte» à d’autres consolidations qui permettraient de dégraisser encore plus le système d’électricité ontarien, selon l’économiste.

«C’est l’équilibre approprié», a commenté la première ministre Kathleen Wynne, flanquée de quelques-uns de ses ministres lors d’un point de presse, le 16 avril. «Les contribuables de l’Ontario conservent la plus grande part (d’Hydro One), obtiennent des milliards de dollars qui pourront être réinvestis (dans l’infrastructure), évitent d’emprunter de l’argent et voient leur protection (par la CÉO) renforcée.»

Pour l’opposition à Queen’s Park, toutefois, le jeu n’en vaut pas la chandelle.

«Le gouvernement s’apprête à vendre une partie d’Hydro One équivalente à 9 milliards $ mais il ne remboursera que 5 milliards $ de la dette de la société. Il faudra payer le reste de cette dette sans pouvoir compter sur les revenus. C’est clair que les consommateurs vont écoper de la facture», a opiné le progressiste-conservateur Victor Fedeli. «Et ce n’est que le début. À ce rythme, il va falloir vendre un bien public tous les ans.»

«C’est une grave erreur», a martelé la chef néo-démocrate Andrea Horwath lors d’un point de presse. «Pendant plus de 100 ans, notre réseau d’électricité a été dans le domaine public. Pendant cette même période, des gouvernements de toutes les allégeances ont bâti notre infrastructure. Il n’y a que Kathleen Wynne qui n’arrive pas à trouver un moyen à la fois de conserver nos biens publics et bâtir notre infrastructure.»

Une partie du caucus du NPD a d’ailleurs été expulsé de la période de questions à l’Assemblée législative après avoir protesté trop vigoureusement contre la privatisation d’Hydro One, le 16 avril.

 

La bière «plus accessible»

Ed Clark s’éloigne aussi de ses premières observations au niveau de la vente d’alcool. Après avoir prêché en faveur d’une plus grande place pour la bière sur les tablettes de la Régie des alcools de l’Ontario, la LCBO, voilà que l’économiste recommande aussi la vente de bière dans 450 supermarchés à travers la province.

Il s’agirait, pour l’Ontario, du «plus grand changement (à la loi sur la vente d’alcool) depuis l’abrogation de la prohibition» en 1927. Un changement qui viendrait casser le quasi-monopole que détient le Beer Store sur la vente de bière depuis près de neuf décennies.

À échéance, la province compterait 30% plus de points de vente de bière qu’à l’heure actuelle.

La vente de bière dans les supermarchés serait limitée aux mêmes heures que celles du Beer Store et le personnel à la caisse serait formé adéquatement pour éviter la vente aux mineurs, entre autres.

«Nous bâtissons sur les bienfaits du système actuel et, en même temps, nous répondons aux besoins des petits brasseurs et des consommateurs», a déclaré M. Clark. «Les négociations ont été difficiles et complexes.»

Les libéraux à Queen’s Park et le panel d’Ed Clark disent avoir négocié une nouvelle entente-cadre avec le Beer Store, qui appartient aux grands brasseurs Labatt et Molson à 98%, pour que les plus petits brasseurs «détiennent une participation» dans l’entreprise. Le géant de la bière serait ainsi appelé à «revenir à ses racines de coop», a fait valoir l’ex-banquier torontois.

«Le Beer Store a toujours été fier des racines en Ontario en tant que coopérative qui appuie les brasseurs et qui offre un bon prix aux consommateurs», a insisté Ted Moroz, président du Beer Store, dans un communiqué. «Nous allons continuer à travailler avec le gouvernement à présent pour implanter la prochaine génération de changements.»

Le Beer Store dit aussi vouloir investir 100 millions $ dans la rénovation d’un certain nombre de ses magasins pour les rendre plus conviviaux.

«Un meilleur accès des consommateurs à nos produits pourrait facilement entraîner la création de 50 à 100 nouveaux emplois dans notre localité», a mentionné à son tour Steve Beauchesne, cofondateur de la brasserie Beau’s All Natural à Vankleek Hill dans l’Est ontarien, dans un communiqué du gouvernement.

 

«Ombudsman de la bière»

La province doit aussi nommer un «ombudsman de la bière» pour garder un œil sur le Beer Store.

Au lieu d’imposer un droit de franchise au Beer Store, comme le suggérait au départ M. Clark, la province prévoit implanter une nouvelle taxe volumétrique sur la bière équivalente à 1$ par caisse de 24 bouteilles. Une taxe que Labatt et Molson ne pourraient toutefois pas refiler avant deux ans aux consommateurs de leurs marques les plus populaires, comme la Bleue et la Canadian.

La province pense ainsi engranger des revenus supplémentaires de 100 millions $ par année.

L’idée originale de M. Clark de permettre la vente de caisses de plus de 12 bouteilles de bière à la LCBO se traduira finalement par un projet pilote dans une soixantaine de succursales de la société d’État dans des petits centres urbains.

Le panel d’Ed Clark doit, par ailleurs, poursuivre sa réflexion «au cours des prochains mois» sur la possibilité qu’un jour les vins et spiritueux soient vendus au supermarché.

«C’est un bon jour pour les personnes qui aiment leur bière froide car il sera désormais plus pratique de s’en procurer», a lancé à la blague Mme Wynne. «C’est la fin du statu quo», a-t-elle ajouté.

Pour l’opposition à Queen’s Park, l’annonce sur la bière n’est qu’une façade pour cacher les mauvaises nouvelles dans le rapport Clark, et le prochain budget provincial qui sera déposé le 23 avril.

«Pour l’amour de Dieu! Le gouvernement va nommer un ombudsman de la bière. Mais au même moment, il va retirer à l’ombudsman de la province une partie de son droit de regard sur Hydro One. Cette même société d’État que l’ombudsman a si vertement critiquée», a réagi Victor Fedeli du Parti PC. «C’est ridicule! Et ça nous éloigne des vrais enjeux dans ce prochain budget, c’est-à-dire notre dette et notre déficit.»

«Les gens auront peut-être un meilleur accès à de la bière. Mais ils ne pourront pas la garder au froid parce qu’ils ne seront plus en mesure de brancher leur frigo à cause des tarifs d’électricité», a ironisé la néo-démocrate Andrea Horwath.

François Pierre Dufault
fpdufault@tfo.org