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Dix ans d’affichage bilingue à Clarence-Rockland

ROCKLAND – Alertes à la bombe, messages d’insultes et menaces de boycott contre la ville: l’adoption d’un règlement forçant l’affichage bilingue en 2005 dans la Cité de Clarence-Rockland, dans l’Est ontarien, a fait polémique. Dix ans plus tard, la poussière est retombée, mais les défis demeurent nombreux.

ÉTIENNE FORTIN-GAUTHIER
efgauthier@tfo.org | @etiennefg

«Je ne pensais pas que ça deviendrait aussi gros ça, je dois l’avouer. Certaines personnes nous ont dit qu’il ne viendrait plus dans notre ville et on a eu des menaces. Mais nous sommes allés de l’avant. Si on avait reculé, ça serait devenu ingouvernable», selon Richard Lalonde, ancien maire de Clarence-Rockland.

Sa municipalité est devenue, en 2005, la première au pays à déclarer obligatoire l’affichage commercial bilingue. Le maire se dit plus fier que jamais aujourd’hui de cet héritage laissé à ses concitoyens.

«Les gens disaient qu’on allait se faire poursuivre, ce qui n’est jamais arrivé. L’avocat Gilles Levasseur était venu au conseil de ville et la population avait compris que c’était notre droit. Notre objectif n’était pas d’être anti-français ou anti-anglais, mais plutôt qu’il y ait du respect pour les deux langues», souligne M. Lalonde.

Car le règlement a été adopté pour retrouver la paix sociale, non pour la menacer, insiste l’ancien maire. «Auparavant, à chaque fois qu’un commerce ouvrait, on avait des gens mécontents si l’affiche était unilingue en français ou en anglais. Le groupe linguistique non représenté menaçait de boycotter le commerce! On a voulu régler le problème et miser sur le respect pour tous», explique-t-il.

Promenez-vous sur les grandes artères de Rockland et vous réaliserez vite que plusieurs commerces ne respectent cependant pas le règlement sur l’affichage. Le français est absent de bon nombre de panneaux de petits commerces, mais aussi de grandes chaînes de restauration.

Il faut dire que les panneaux qui étaient en place avant l’adoption du règlement, en 2005, n’ont pas à afficher les deux langues officielles du pays.

Le maire actuel de Clarence-Rockland, Guy Desjardins, insiste sur le fait que la règlementation n’est pas répressive. «Il n’y a pas de police de pancarte comme au Québec. On fait ça de manière amicale. Il faut penser que c’est à l’avantage des commerçants, car nos résidents sont bilingues. Les gens viennent d’ailleurs chez nous à cause de cette vie bilingue», affirme le premier magistrat de la municipalité de l’Est ontarien. «Quand je vois une pancarte pas bilingue, je le fais savoir», ajoute-t-il.

Le bilinguisme est dans l’ADN de sa ville, insiste le maire. Les citoyens qui posent des questions au conseil de ville vont se faire répondre dans leur langue, qu’il s’agisse du français et de l’anglais, dit-il.

La prolifération d’affiches commerciales unilingues anglaises sur le territoire de la Cité de Clarence-Rockland motive cependant la ville à poser de nouveaux gestes pour s’assurer du respect du règlement, a appris #ONfr. La municipalité se dit «consciente du problème» actuel. «Le service de la Protection est à mettre en place un programme pour régler la situation qui sera mis en oeuvre en 2016. En attendant, la Cité de Clarence-Rockland continue de travailler avec les entreprises qui ont déjà été identifiées», a soutenu Pierre Sabourin, directeur du Service de la règlementation.

 

Influence nationale

Clarence-Rockland a été suivie par plusieurs autres municipalités dans les Comtés unis de Prescott et Russell (CUPR) en matière de règlementation d’affichage. Mais certaines villes ont fait face à des mouvements d’opposition d’importance. Le canton de Russell a dû mener une longue bataille juridique contre l’activiste Howard Galganov et l’homme d’affaires francophone Jean-Serge Brisson, avant de finalement avoir gain de cause.

Richard Lalonde estime que plusieurs autres villes des CUPR devraient avoir un tel règlement. L’ancien maire de Clarence-Rockland est aussi très fier d’avoir pu inspirer d’autres villes du pays. «Des représentants de la ville de Dieppe au Nouveau-Brunswick sont venus voir comment nous avions procédé», révèle-t-il. Là-bas, le règlement aura finalement été adopté en 2010.

La Ville de Bathurst, au Nouveau-Brunswick, a quant à elle décidé d’adopter au cours des derniers mois une politique d’affichage bilingue, qui encourage les commerçants à utiliser aussi le français. Si les commerçants n’ont aucune obligation en cette matière, ils peuvent cependant bénéficier d’avantages fiscaux pour couvrir les dépenses associées à une telle décision.

Les Franco-Ontariens ont pour leur part plusieurs autres combats à mener, selon l’ancien maire Lalonde. «Je crois que l’Ontario devrait être officiellement bilingue, tout comme la Ville d’Ottawa. Ça bloque, car de telles décisions auront un impact politique. Mais on se rapproche de ces objectifs et graduellement l’ensemble de la population va l’accepter aussi. Nous allons réellement dans la bonne direction», selon l’ex-maire, aujourd’hui observateur attentif de la vie politique ontarienne et canadienne.

Étienne Fortin-Gauthier
Étienne Fortin-Gauthier
efgauthier@tfo.org @etiennefg

Étienne Fortin-Gauthier est journaliste depuis une dizaine d’années. Il a collaboré à plusieurs grands médias canadiens et européens, dont La Presse Canadienne, le quotidien La Presse, l’Agence France-Presse et le groupe de presse L’Avenir (Belgique). Il s’est initié aux dossiers de la francophonie canadienne lors d’un séjour au Réseau francophone d’Amérique, qui travaille de près avec les stations radiophoniques francophones en milieu minoritaire. Étienne est diplômé de l’École des affaires publiques et internationales de Glendon, à Toronto, et du programme bidisciplinaire en communication et science politique de l’Université de Montréal.