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Désignation bilingue: Ottawa, une Ville manquée

Le maire d’Ottawa, Jim Watson. Gracieuseté

[CHRONIQUE]

Ottawa ne deviendra pas officiellement bilingue en 2017. Tous les indicateurs le montrent. On pourrait y voir simplement qu’un maire têtu refuse d’entendre le bien-fondé de la demande répétée des Franco-Ontariens de sa ville. Mais c’est plus complexe que ça.

DIÉGO ELIZONDO
Chroniqueur invité
@Diego__Elizondo

Mike Harris, aux sources du mal

L’actuelle Ville d’Ottawa, née en 2001, a hérité du territoire de l’ancienne municipalité régionale d’Ottawa-Carleton (1969), abolit en même temps (2001) qu’onze conseils municipaux locaux (cité d’Ottawa, cité de Vanier, ville de Gloucester, de Nepean, de Kanata, canton de Cumberland, etc.)

À cette époque où SOS Montfort battait son plein et que la destructrice «Révolution du bon sens» sévissait partout en Ontario, de Toronto à Prescott-Russell à Sudbury, il pleuvait des fusions municipales. Si seulement elles avaient été potables, elles auraient pu sauver la vie de quelques malheureux qui burent l’eau contaminée de Walkerton.

Un mandarin conservateur, Glen Shorflitte, rédigea le rapport (1999) menant à la création d’une Ville à un palier municipal (ce qui fut retenu par M. Harris) et bilingue (ce qui fut refusé par M. Harris).

Le 9 mai 2001, la jeune Ville d’Ottawa adopta au score de 17-5 une proposition demandant à Queen’s Park d’inclure le bilinguisme officiel dans sa loi constitutive. M. Harris refusa à nouveau.

En guise de réponse en 2005, les libéraux au pouvoir, adoptent une coquille vide: au lieu du bilinguisme officiel, une simple obligation qu’Ottawa détienne une politique de bilinguisme.

 

Les deux Ottawa

L’initiative #OttawaBilingue et Dialogue Canada, ces deux groupes émanant de l’élite franco-ontarienne qui mènent la lutte pour qu’Ottawa devienne officiellement bilingue, ont sombré dans la rhétorique du symbolisme, très en vogue dernièrement chez les politiciens, surtout libéraux.

Ils répètent qu’Ottawa devrait symboliquement devenir bilingue en temps pour le 150e d’un pays bilingue. Pour les deux groupes, nous ne sommes pas en retard par rapport à 2001, mais en temps sur l’échéance de 2017!

Pourtant, une Ville officiellement bilingue, dans sa loi constituante, permettrait aux Franco-Ontariens de s’armer contre une politique actuellement bafouée allégrement par les employés municipaux, chose reconnue dans le rapport Praxis-Le Blanc (2007).

Combien de fois il a été impossible pour les Franco-Ontariens de se faire servir par la municipalité d’Ottawa au centre récréatif, au poste de police, ou à la bibliothèque? Que dire de la disparité des programmes de loisirs offerts, de la Google Translation d’OC Transpo (2014) du budget préliminaire unilingue anglophone dévoilé en 2015, des récurrentes communications officielles de la Ville faites uniquement en anglais? Et j’en passe (beaucoup).

Sans mentionner l’apport fondamental des Franco-Ontariens dans l’édification de la ville: la fondation du premier hôpital, de la première maison d’enseignement supérieure, de la première église, de la construction du canal Rideau, ou de ses communautés qui ont été rasées et englouties par l’urbanisation sauvage et dont le patrimoine a été saccagé: comme Orléans, Vanier, Cyrville, Sarsfield, Vars, la Basse-Ville ou les plaines LeBreton?

Le nom de Joseph-Balsora Turgeon, premier maire franco-ontarien, n’a jamais été prononcé. C’est lui qui pilota le changement de nom de Bytown à Ottawa en 1855.

À Ottawa, les Franco-Ontariens d’aujourd’hui sont «des payeurs de taxes» qui déboursent le même montant que les anglophones qui ont accès à la plénitude. Les Franco-Ontariens d’Ottawa subventionnent un régime d’inégalités.

L’argument de l’élite franco-ontarienne met trop d’emphase sur la présence du fédéral au sein de la municipalité. Qui parle encore des États généraux de la francophonie d’Ottawa en 2012 dont la recommandation principale était qu’Ottawa devienne bilingue?

Cet exercice citoyen était-il en vue d’obtenir le pouls des Franco-Ontariens d’Ottawa et une légitimé pour passer à l’action politique ou simplement une autre grande séance de thérapie collective?

Le maire Watson répète sans cesse que la politique actuelle du bilinguisme convient très bien. L’élite franco-ontarienne a tellement intériorisé la fausseté du maire, qu’elle se dit aujourd’hui d’accord avec l’affirmation! Elle veut simplement que la politique devienne officielle, question de symbole.

En diluant la revendication à sa plus simple expression, l’élite fait aujourd’hui le jeu du maire alors qu’au final Ottawa, ville bilingue, est une question de justice réparatrice pour ses citoyens franco-ontariens.

 

Une nouvelle trahison des clercs

Après le refus de Mike Harris de donner suite à la motion ottavienne du 9 mai 2001, Dalton McGuinty, depuis l’opposition à Queen’s Park, avait traité John Baird, alors ministre délégué aux Affaires francophones (ce n’est pas une blague), de Judas Iscariote des francophones! M. McGuinty avait promis qu’une fois élu, Ottawa deviendrait officiellement bilingue. C’était en 2003.

Depuis, on ne compte plus les promesses d’engagement en ce sens. Ça a été tellement répété qu’on dirait un running gag.

Andrew Leslie, l’actuel député fédéral d’Orléans, s’était engagé lors de la campagne électorale de 2015 d’être «le champion de la cause franco-ontarienne» (ses mots) en concrétisant, par son influence, l’officialisation bilingue de la ville d’Ottawa.

Méfions-nous toujours des héros autoproclamés de la francophonie ontarienne: Tim Hudak se définissait jadis aussi comme «l’ami des francophones»…

Depuis, M. Leslie, ce député-fantôme parachuté, a adopté la même position de son prédécesseur conservateur, qu’il décriait en campagne électorale: «c’est à la Ville de le demander».

Qu’Ottawa devienne bilingue est tellement prioritaire pour le Parti libéral du Canada que le dossier n’a pas été confié à la ministre Mélanie Joly, ou à un des députés libéraux de la région d’Ottawa. C’est Denis Paradis, député d’arrière-ban de Brome-Missisquoi qui s’en occupe. Rien pour rassurer les anglophones qui ne voient que dans les réclamations franco-ontariennes un grand complot machiavélique québécois.

Les députés des paliers fédéraux et provinciaux ne seront d’aucun secours (vous vous souvenez du commentaire baveux de Justin Trudeau?) Preuve supplémentaire: Kathleen Wynne et Patrick Brown ont tous deux affirmé qu’ils n’ont pas l’intention d’intervenir dans le dossier.

En février, la ministre déléguée aux Affaires francophones, Marie-France Lalonde, s’est fait varloper pour son immobilisme dans le dossier de ville bilingue. Certains l’invitaient même à céder sa place! Mais de quoi était-elle coupable, au juste? D’avoir simplement répété la même cassette, veille de 13 ans, que sa prédécesseure Madeleine Meilleur: «c’est à la Ville de le demander»?

Sur le terrain, entre un champion autoproclamé, un premier ministre canadien baveux et des députés provinciaux qui restent sur les lignes de touche, les politiciens se renvoient la balle de l’électorat franco-ontarien en mode tiki-taka.

Gabriel Nadeau-Dubois conviendrait avec nous que la trahison ne se retrouve pas uniquement chez la classe politique québécoise des 30 dernières années. Ce «Judas» de John Baird (selon la formule de M. McGuinty) est entre bonne compagnie aussi.

 

Watsongrad

Bien que Jim Watson ne détienne qu’un seul vote au conseil municipal, il occupe une place démesurée dans le débat en tant qu’obstacle ostentatoire à la désignation bilingue officielle d’Ottawa. Son honteuse intransigeance donne bonne conscience aux autres détracteurs qui restent campés dans leurs propos francophobes.

Récemment, Graham Fraser déclarait que le maire, au moins, est cohérent depuis le début: nul ne peut lui reprocher d’avoir changé d’avis! J’y vois plutôt le manque de cheminement de pensée de Watson après tant d’années.

Après nous avoir assuré que les plaintes diminuent, M. Watson s’adonne maintenant aux «faits alternatifs» en déclarant gaiement que la Ville, en fait, est déjà bilingue!

Ce maire sera candidat aux élections municipales de 2018.

Pas surprenant: un récent sondage l’a placé en tête de liste des maires les plus appréciés au Canada (à 79 %) Ce sondage (qui n’incluait pas Régis Labeaume, maire de Québec) se compare au chiffre élevé de 76 % obtenu à l’élection de 2014.

Ottawa (la Ville, pas la capitale) n’exige rien de plus que les ordures soient ramassées, que le transport en commun circule et que les taxes n’augmente (presque) pas. Simple? Pas pendant le mandat dysfonctionnel et clownesque de Larry O’Brien.

En phase avec la majorité silencieuse, M. Watson qui a fait sien l’adage de Bill Davis «Bland Works», peut compter sur des membres dociles au conseil municipal qui ont pour premier intérêt leur propre avancement politique. Des 23 conseillers, seuls cinq (des quartiers politisés, urbains et progressistes) appuient le bilinguisme officiel, eux qui ont la Tour de la Paix dans leur cour arrière.

En coulisses, on chuchote que les conseillers municipaux de Cumberland et d’Orléans, qui comptent le plus grand nombre de Franco-Ontariens de la Ville, appuieraient le bilinguisme officiel bien que publiquement, ils s’affichent comme indécis.

S’ils chuchotent, ça doit être pour ne pas incommoder la majorité silencieuse.

Jim Watson, le maire canadien le plus actif sur Twitter en 2016, raffole des séances photos et d’autopromotion. L’élite franco-ontarienne le lui rend bien en continuant à l’inviter ou à assister à ses événements mondains.

Qu’elle cesse de se faire voir avec lui si elle est sérieuse dans sa démarche de rendre Ottawa officiellement bilingue! Kid kodak pourra toujours prendre un selfie avec Justin Trudeau.

Deux études, l’une de la Western University (2014) et de l’Institut Fraser (2015) concluaient que les fusions municipales forcées avaient fait grossir l’appareil municipal, contraire de l’objectif visé!

Le bilinguisme officiel d’Ottawa n’entraînera jamais autant de ratés ou de gaspillages que la fusion.

Plutôt que de réparer l’erreur originelle de M. Harris, M. Watson la perpétue avec la complicité des conseillers, des élus et de la confusion de l’élite franco-ontarienne. 150e ou non, la Ville restera manquée. 

 

Diego Elizondo est étudiant à la maîtrise en histoire à l’Université d’Ottawa.

Note: Les opinions exprimées dans cette chronique n’engagent que son auteur et ne sauraient refléter la position de #ONfr et du Groupe Média TFO.