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Le mythe nécessaire

[CHRONIQUE]
Un débat fort intéressant sur l’identité chez les Franco-Ontariens a eu lieu lors de la 22e édition du Salon du Livre de Toronto qui s’est déroulé la semaine dernière et qui mérite qu’on s’y attarde. L’entretien a suscité de nombreuses questions et a notamment tourné autour de la spécieuse question du statut des Canadiens français. Sommes-nous, enfin, un peuple fondateur?

SERGE MIVILLE
Chroniqueur invité
@Miville

Lorsqu’Andréanne Germain, réalisatrice de Pis nous autres dans tout ça?, et Marjorie Pednault, auteure du tout nouveau livre intitulé Le nombrilisme québécois sont montées sur la scène du Café des littéraires, un stimulant débat s’est engendré.

La galerie a été invitée à poser des questions et à participer au débat qui a vite tourné autour de la question du statut des Franco-Ontariens. À ma grande surprise, la presque totalité de la salle estimait que les francophones du pays avaient des garanties constitutionnelles en raison de leur «statut» de peuple fondateur.

Ceci s’avère être une curieuse déformation de l’histoire.

Pour la petite histoire, il importe de noter que les Franco-Ontariens, comme tous les Canadiens français, n’ont aucune reconnaissance culturelle. La Constitution de 1867 n’a jamais reconnu les Canadiens français, mais a plutôt stipulé que les catholiques de l’Ontario et les protestants du Québec avaient droit à leurs écoles séparées du système public. Avouons néanmoins que les protestants du Québec étaient surtout anglophones et qu’il y avait une forte minorité de francophones chez les catholiques de l’Ontario.

C’est en 1982, lors du rapatriement de la Constitution, que la première forme de garantie linguistique est apparue dans la loi fondamentale du pays. Mais il faut faire attention! On ne donne pas de droits aux Canadiens français, mais plutôt aux Canadiens de langue française. La nuance est fondamentale: on ne reconnaît pas les francophones en tant que groupe culturel, mais bien des Canadiens qui ont comme langue de communication le français.

Enfin, l’article 23 stipule que les citoyens ayant eu une éducation de langue française ont le droit d’envoyer leurs enfants à une école francophone. Bref, il n’y a aucune mention culturelle, et encore moins de peuple fondateur!

Un mythe certes…

D’où sort cette idée selon laquelle les francophones du pays forment un peuple fondateur? Il sort d’une justification que s’est donnée l’élite canadienne-française (souvent cléricale) de l’infiltration des Canadiens français en Ontario et au Manitoba en raison de l’immigration. Le XIXe siècle est une période d’immense mobilité, et plus d’un million de Canadiens français quittent le Québec pour les usines de la Nouvelle-Angleterre. De nombreux francophones plient aussi bagage pour l’Ontario et l’Ouest, nouvellement ouvert à l’immigration d’Européens.

L’hémorragie démographique du Québec inspire donc de nombreux membres de l’élite à imaginer le pays comme étant un pacte entre les Anglais et les Canadiens français. Suivant cette logique, les Canadiens français de l’Ontario et de l’Ouest, l’avant-garde des Canadiens français, auraient droit à des écoles et des institutions particulières, et devraient être protégés contre l’assimilation.

Que cette idée demeure si présente dans l’imaginaire des francophones du pays témoigne de son importance dans l’imaginaire national, ou la façon de se concevoir, pour les francophones. Elle inspire de nombreuses personnes à croire que, les Canadiens français, peu importe leur origine, peu importe leur lieu de résidence, ont droit, à titre de peuple ayant bâti le pays, d’avoir une certaine protection, une certaine reconnaissance.

Une histoire et une culture

Il faut néanmoins avouer que cette thèse relève du mythe. Elle est un construit, une fabrication d’une certaine élite soucieuse d’assurer le maintien du projet français d’Amérique en territoire canadien. Mais est-ce ce mythe nécessaire?

Une spectatrice dans la salle du Café des littéraires se demandait pourquoi ne pas simplement régler la question de Québécois contre Franco-Ontariens, contre Acadiens, contre Canadiens français simplement en se nommant francophone. La tentation est forte, mais elle a ses inconvénients. La logique derrière le nom propre Canadien français plutôt que le nom commun francophone est qu’il est chargé d’une histoire et d’une culture.

Un francophone se résume à l’individu ayant la capacité d’utiliser le français comme langue de communication. Il peut être de langue maternelle, mais, aussi, c’est le cas en Ontario, de la première langue officielle apprise et toujours parlée.

Lorsqu’intervient le nom propre, de nombreuses notions viennent à l’esprit.

En évoquant le terme «Franco-Ontarien», on est inspiré d’un territoire, l’Ontario. D’une langue, le français. D’une culture canadienne-française. Et d’une histoire à la fois régionale, avec le Règlement XVII et la crise Montfort, et nationale, avec la Conquête et les Rébellions. À ça s’ajoute un certain projet canadien-français, celui de maintenir la langue et la culture françaises du Canada en Ontario, et partout au pays.

Ce qu’il faut comprendre est que le mythe a sa fonction. Il inspire, certes. Mais, surtout, il donne un sens à la vie. Il explique la raison d’une situation. Il justifie pourquoi, par exemple, nous pouvons accueillir de l’immigration francophone de l’Afrique en notre sein. Il donne un sens aux combats pour des institutions – écoles, hôpitaux, centres culturels, etc. Sans ce sens, il ne demeure que des Canadiens ayant une langue qui, en raison de sa force démographique, est protégée au pays.

Si la foule croyait dur comme fer que les francophones sont un peuple fondateur, c’est qu’ils retrouvent un sentiment de sécurité derrière cette notion. Les francophones auraient une certaine permanence au pays en raison de cette thèse. Elle s’avère du mythe, mais un mythe fort pertinent et fort nécessaire encore aujourd’hui.

 

Serge Miville est candidat au doctorat en histoire à l’Université York.

Note: Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leurs auteur(e)s et ne sauraient refléter la position de #ONfr et du Groupe Média TFO.