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L’héritage de Stephen Harper sur les langues officielles (partie 1)

L'ancien premier ministre du Canada, Stephen Harper. WikiCommons

[CHRONIQUE]

Stephen Harper a dirigé le Canada pendant une décennie. Si son règne à la tête du pays ne s’est pas traduit par des changements radicaux en matière de droits linguistiques ou de programmes de soutien aux minorités francophones, sa conception instrumentaliste des langues officielles est désormais établie et semble même prendre du galon.

REMI LÉGER
Chroniqueur invité
@ReLeger

À l’arrivée au pouvoir des conservateurs en 2006, nombre d’analystes et de militants craignaient le pire pour l’écosystème des langues officielles au pays. Les conservateurs allaient-ils revoir la Loi sur les langues officielles? Les droits linguistiques des Canadiens seraient-ils lésés? Qu’en était-il des programmes de soutien du ministère du Patrimoine canadien?

Pourtant, M. Harper n’a pas abrogé la Loi sur les langues officielles, ni aboli le Commissariat aux langues officielles. Pour l’essentiel, les initiatives fédérales en matière d’éducation, de développement des communautés, de justice et d’immigration ont été reconduites, parfois même bonifiées.

Tout est bien qui finit bien? La réponse est légèrement plus complexe.

 

Craindre le pire

En 2004, Scott Reid, député conservateur, proche collaborateur de Stephen Harper et critique de son parti pour les langues officielles, suscite un tollé autour des langues officielles. Dans une entrevue accordée durant la campagne électorale, ce dernier évoque la possibilité de réduire à la baisse la portée de la Loi sur les langues officielles.

Les réactions sont immédiates et catégoriques. M. Reid devra renoncer à son poste de critique, mais le mal était fait. En pleine campagne électorale, il était venu apporter de l’eau au moulin des détracteurs du Parti conservateur. Ses déclarations seront présentées comme un bref aperçu des vraies couleurs de M. Harper et de son parti en matière de langues officielles.

Les peurs et réserves émises n’étaient pas sans fondement. Durant les années 1990, M. Harper avait critiqué vertement la Charte canadienne des droits et libertés ainsi que l’ensemble des lois et des programmes apportant un soutien aux minorités linguistiques, aux femmes, aux immigrants et aux Premières nations.

En 2001, dans une chronique publiée dans le Calgary Sun, M. Harper écrivait «qu’en tant que religion, le bilinguisme est le Dieu qui a échoué». Il dénonçait la rectitude politique concernant le bilinguisme canadien, affirmant que celui ou celle qui osait critiquer les langues officielles était coupable d’hérésie. Il faut rappeler que nous sommes à peine à un an de son élection à la tête de l’Alliance canadienne.

Philosophiquement, M. Harper jugeait que le gouvernement n’avait pas pour rôle de faire de l’ingénierie sociale. Ce planning par le haut enfreint à la liberté individuelle et contribue à détruire les mœurs et les traditions.

 

Vers une nouvelle philosophie

Les libéraux remportent les élections en 2004, mais ébranlés par le scandale des commandites, ils doivent prématurément renoncer au pouvoir et de nouvelles élections sont déclenchées. Début janvier 2006, le Parti conservateur met fin au règne des libéraux, au pouvoir à Ottawa depuis 1993.

On s’en souviendra, M. Harper ne fera pas le poireau en matière de langues officielles. Son premier geste fut l’annonce de l’abolition du programme de contestation judiciaire. Ce programme a longtemps été présenté dans les rangs conservateurs comme l’image même de l’ingénierie sociale.

Très rapidement par contre, la Fédération des communautés francophones et acadienne (FCFA) monte aux barricades, le Commissaire aux langues officielles aussi. Presque deux ans plus tard, M. Harper sera obligé de reculer, et son gouvernement acceptera de financer une version édulcorée du programme de contestation judiciaire, nommée le Programme d’appui aux droits linguistiques.

Avec du recul, on observe que ce premier choc a permis de tracer les lignes de fond. Plus encore, les cicatrices de cette bataille vont amener M. Harper à changer son fusil d’épaule.

Son approche en matière de langues officielles sera désormais beaucoup plus subtile. M. Harper s’attardera à transformer la philosophie qui sous-tend les langues officielles et non pas les initiatives et les programmes. À court terme, cela ne va rien changer ou presque sur le plancher des vaches, mais à la longue, la nouvelle philosophie a pour objectif une remise en question de l’écosystème des langues officielles.

Bref, moins évident à l’œil nu, l’héritage de M. Harper représente une nouvelle philosophie des langues officielles. La Partie 2 présentera cette nouvelle conception instrumentaliste et son incidence potentielle sur l’avenir des langues officielles au pays.

 

Rémi Léger est professeur en sciences politiques à l’Université Simon Fraser, à Vancouver.

Note: Les opinions exprimées dans les chroniques publiées sur #ONfr n’engagent que leurs auteur(e)s et ne sauraient refléter la position de #ONfr et du Groupe Média TFO.